Tout va bien en Enfer

Cette histoire aurait pu être celle de n’importe qui.

Elle aurait pu avoir lieu n’importe où.

Puisqu’il fallait lui donner un contexte pour la rendre plus tangible j’ai choisi de la situer dans une région dont je suis originaire et que j’aime.

Toute ressemblance avec la vie réelle est bien évidemment le fruit du hasard.

Je vous souhaite une bonne lecture, et du courage.

Toulon étouffait.

Il avait plu dans la nuit, une pluie soudaine et dense, presque tropicale.

Elle avait frappé le sol craquelé avec rage et avait laissé derrière elle une moiteur oppressante.

Il était presque midi. Le soleil embrasait la Fosse, cette mer de déchets à la frontière de la ville où besognait la lie de la société.

Flora (qu’on appelait Flo) en faisait partie.

Elle marchait lentement entre les tas de détritus, les bottes suintantes, les doigts engourdis par l’effort.

Comme ses compagnons d’infortune elle gagnait sa vie en triant des ordures douze heures par jour.

On avait d’ailleurs coutume parmi les superviseurs de ce cloaque de dire que les déchets se triaient entre eux.

En effet elle appartenait à ce peuple de parias, les Non-Alignés, que le Conseil avait eu la bonté d’intégrer à la communauté en leurs offrant des emplois adaptés à leur condition.

La gestion manuelle des déchets, anciennement confiée à des automates, faisait partie des activités qu’ils pouvaient exercer.

Officiellement c’était pour leurs offrir une activité digne, une utilité sociale. Mais Flo était certaine qu’il ne s’agissait au fond que de faire passer un message au reste de la population.

Elle sentait la même pensée traverser l’esprit des Alignés à chaque fois qu’ils l’effleuraient du regard : Obéis, ou tu finiras comme elle.

Un camion avait déversé ses immondices.

Elle les classait en tas, courbée dans la boue.

Une puanteur épaisse montait des piles putrides, relent de vieille graisse, de pourriture et de rouille.

Les insectes bourdonnaient en essaims autour d’elle, mais elle ne les chassait plus. Elle les laissait s’accrocher à sa peau comme on accepte la pluie ou le vent avec le détachement morne des bêtes de somme.

Le monde, de ce qu’on lui avait enseigné, vivait dans la paix retrouvée.

Alors que la Grande Guerre faisait rage et que les peuples se déchiraient pour des religions, le contrôle de territoires ou de ressources, la Grande Pandémie frappa.

Ces deux fléaux avaient bien failli avoir raison de l’Humanité. On estimait d’ailleurs que quatre-vingt pourcents des êtres humains avaient péri en une dizaine d’années.

Par chance le Conseil Tripartite avait été formé et avait pris les rênes de ce monde vacillant.

Il était composé de trois chambres ; les États assemblés (qui comptaient en leurs sein les États précédemment existants), la Fédération Universelle des Corporations de Production et de Commerce (qu’on appelait plus couramment la Corporation et qui rassemblait la quasi-totalité des entreprises du globe) et les Églises unies pour le Salut de Tous (qui unissait tous les cultes autour d’un constat commun ; les Fléaux étaient des châtiments divins pour punir les Hommes de leurs péchés).

Cette union bienveillante avait rétabli l’ordre.

Les guerres avaient cessé. Un vaccin avait été trouvé.

Les ressources, autrefois pillées sans retenue, étaient désormais gérées efficacement. Tout n’était plus qu’ordre et stabilité.

Mais ici au seuil de la ville, dans la poussière et les détritus, le monde des Non-Alignés ne ressemblait guère à celui promis par le Conseil.

Ce peuple maudit rassemblait ceux qui ne faisaient partie d’aucune faction, soit parce qu’ils n’en avaient pas respecté les règles et en avait été chassés soit parce qu’ils avaient commis l’erreur de mal naitre.

Ils devaient résider dans les zones qui leurs étaient dédiées – ils n’auraient de tout façon pas pu vivre ailleurs, trop cher.

Ils ne pouvaient exercer une activité économique que sous la supervision de la Corporation et uniquement dans des activités spécifiques, mal payées.

Ils n’avaient aucuns droits et ne pouvaient accéder ni à l’éducation ni à la propriété. Ils étaient de fait confiné à l’ignorance et à la pauvreté.

Un nuage passa devant le soleil, fugace, et la lumière se fit moins vive. Au loin, les hangars des unités de recyclage crachaient leur fumée noire.

Et puis soudain la sonnerie retentit.

Un bruit strident, métallique, qui fendit l’air comme une alarme de prison. Midi. Quinze minutes de pause. Pas une de plus.

Flo s’essuya vaguement les mains sur son pantalon souillé et se dirigea vers un abri de tôles déformées, là où d’autres ombres sans nom viendraient, elles aussi, reprendre leur souffle avant de continuer leur labeur.

Le jour déclinait. Le tri était fini.

Les non-alignés, visages creusés, membres noueux, s’activaient comme une fourmilière désabusée dans leur quartier à l’entrée de la ville — un entrelacs de cabanes faites de planches récupérées, de bâches rapiécées et de métal tordu qu’ils louaient à la Corporation.

Flo avançait d’un pas lourd sur les chemins de poussière, les mains encore poisseuses de sa journée de travail. Son ventre creux lui rappela qu’il était l’heure de se nourrir.

Elle se dirigea vers le centre de restauration de la Corporation. Sur une sorte de place au milieu des abris se tenait trois conteneurs.

L’un vendait de l’eau et de quoi se laver les mains.

L’autre écoulait une sorte de bouillie qui tenait lieu de nourriture ; il s’agissait des restes et des invendus des Alignés. Ceux-ci étaient broyés, stérilisés, conteneurisés et livrés chaque jour aux Non-Alignés. Peu ragoûtant, mais on était presque sûr de ne pas tomber malade.

Le troisième conteneur permettait de restituer la vaisselle louée pour le repas. Si une cuillère était manquante on pouvait dire adieu à la consigne. Il fallait d’ailleurs manger vite, chaque minute au-delà du temps imparti compris dans le tarif du repas étant facturé au prix fort.

Après trente minutes d’attente parmi les figures abattues aux regards vides, Flo arriva devant le premier conteneur.

Elle se mis à son tour face à la caméra placée au-dessus de la trappe du distributeur. Un bip de validation retenti, une petite lumière verte s’alluma et la trappe s’ouvrit.

Flo y mis ses mains, une eau savonneuse coula pendant dix secondes ; elle se frotta le plus vite possible puis peu après un bref jet d’eau lui permis de rincer la poisse maintenant mousseuse qu’avait placé là une journée de labeur. En retirant ses mains de la machine, un souffle d’air les sécha sommairement.

Elle prit dans la trappe d’à côté la tasse en acier remplie d’eau qui avait été servie pendant sa toilette puis se dirigea vers le second conteneur.

Elle se plaça à nouveau devant la caméra au-dessus de la trappe du distributeur. Un bol en acier rempli d’un mélange dont on préférait ne pas savoir ce qu’il contenait et une cuillère se présentèrent à elle.

Elle avait maintenant quinze minutes pour savourer ce délicieux repas.

Le système de reconnaissance facial était le seul moyen de paiement disponible depuis que les monnaies physiques avaient été interdites.

Chaque personne avait un compte ouvert auprès de la Banque de la Corporation, Alignés comme Non-Alignés.

Lorsque l’on voulait acheter quelque chose il fallait se présenter devant un terminal qui identifiait le propriétaire du compte – et permettait de savoir ce qu’il avait consommé, quand, où et avec qui.

Il était impossible de se procurer quoi que ce soit sans que la Corporation ne le permette.

Pour favoriser la consommation, il avait par ailleurs été décidé qu’un « prélèvement universel de croissance » serait effectué sur chaque compte à minuit et alimenterait les comptes des États assemblés.

Le taux de prélèvement dépendait du crédit social de chaque individu ; plus un individu avait de crédit social, plus ce taux était faible.

Il pouvait même être négatif pour les membres éminents de la société ; on leurs donnait alors chaque jour de l’argent pour les récompenser de leur conduite exemplaire.

A l’inverse, les Non-Alignés qui avaient par défaut un crédit social de zéro voyait leur compte amputé de cinq pourcents chaque nuit.

Il leur était donc mathématiquement impossible de constituer un capital financier, non pas qu’ils aient eu un moyen de le vérifier puisqu’on avait étonnement oublié de fournir avec les terminaux de paiement les écrans qui permettaient de visualiser le solde de son compte à chaque transaction.

Elle s’assit un peu plus loin pour déguster son repas.

Des voix retentirent non loin — des psalmodies. Un petit groupe de cultistes distribuait des portions gratuites de la même mixture qu’elle venait de payer au prix fort.

Ces membres des Églises Unies étaient là chaque semaine, vêtus de robes d’un blanc immaculé, prêchant la rédemption par l’obéissance et la gratitude envers le Conseil, selon la volonté divine.

Quelques enfants leur tournaient autour, attirés par le pain sucré qu’ils offraient en prime.

Flo détourna les yeux, les mâchoires serrées.

L’odeur du ragoût infect lui était plus supportable que celle de l’encens bon marché qui flottait autour des recruteurs du Culte.

Elle détestait ces marchands d’âmes et ne les approchait jamais. Le souvenir était trop vivace. L’orphelinat, les punitions, les voix mielleuses qui s’emplissaient d’acide dès que l’on refusait de plier.

Le ciel s’embrasa soudain de lueurs d’orange et de pourpre. Le soleil mourrait à l’horizon.

La beauté de ce spectacle au milieu de la désolation ambiante avait quelque chose d’ironique.

La beauté de la nature, indifférente à la misère de ceux qui la contemplait, leurs faisaient oublier un instant leur condition, puis faisait place à la nuit.

Elle pensa à Cam, Camille de son vrai nom (il n’aimait pas qu’on l’appelle comme ça). Depuis quelques jours, son visage lui revenait souvent.

Ce jeune homme, presque la trentaine comme elle, était arrivé au tri depuis un an environ. Jovial, il était mal assorti à ce décor de fer et de pourriture.

Il parlait volontiers à tout le monde, plaisantait quand la plupart de leurs semblables préféraient se taire, résignés au silence après une vie de misère.

Son attitude la déroutait, et, il est vrai, l’attirait quelque peu.

Elle percevait en lui une flamme, une humanité étrange qu’elle n’avait plus ressentie depuis longtemps.

Une brise passa, soulevant la poussière. Flo se leva pour rendre son bol vide, sa tasse et sa cuillère, juste à temps pour ne pas être facturée.

Demain, il faudrait retourner au tri.

Mais avant de rejoindre la « chambre » insalubre qu’elle louait elle voulait regarder le jour s’éteindre.

Elle voulait profiter du silence de la nuit.

Deux semaines avaient passées.

Flo comme tous les matins s’était rendue aux aurores à la Bourse au Travail.

C’était là, à la lisière du quartier des parias, sur une esplanade de terre battue entourée de quelques bâtiments qui donnait sur la Fosse, que chaque matin les employés de recrutement de la Corporation faisaient l’étalage des missions qu’elle avait la bonté de proposer aux exclus du système.

Contrairement à ceux-ci, les Alignés avaient pour la plupart un contrat à vie avec le Conseil.

Les fonctionnaires des États assemblés passaient des concours et évoluaient en interne, les Cultistes prêtaient serment à leur congrégation et ceux qui restaient rejoignaient la Corporation après un processus de recrutement, de formation et d’affectation.

On testait leur fidélité ainsi que leurs qualités propres, car le système était méritocratique, même s’il était vrai que toutes les extractions ne parvenaient pas aux mêmes postes.

Bien naitre était un talent enviable.

Ceux dont la dévotion avait été remise en doute faisaient comme Flo ; ils enchainaient les emplois pénibles, déqualifiés et mal payés sans garantie d’en trouver un autre le lendemain.

De grands panneaux d’affichage en acier étaient séparés de plusieurs mètres.

Ils indiquaient le type d’emplois proposés et le nombre de postes disponibles. Pour la durée de travail et le salaire, c’était à la discrétion des recruteurs.

Cependant, il était de notoriété publique que certains postes étaient moins pénibles et payaient relativement mieux que d’autres. Ainsi, quand Flo vit que des postes de livreur étaient disponibles elle tenta sa chance.

Elle se dirigea vers une table où étaient postés des employés de la Corporation.

Arrivée dans la file elle regarda autour d’elle.

Pas de Cam à l’horizon.

Cela faisait plusieurs jours qu’elle ne l’avait pas vu, ni à la Bourse, ni à la Fosse, pas même au centre de restauration. Non pas que ça l’inquiétait.

Il était sans doute occupé ailleurs et ils ne s’étaient pas croisés, tout simplement.

Mais elle ne pouvait s’empêcher de penser aux arrestations préventives qu’opéraient parfois la police des États Assemblés…

Elle repoussa cette idée. Ce n’était pas son problème.

La file avança. De nouvelles pensées occupèrent son esprit.

Il y avait des rumeurs. Il y en avait toujours, mais lorsque celles-ci devenaient trop présentes et depuis trop longtemps il devenait raisonnable de s’inquiéter.

Un nouveau variant était apparu. C’est ce qu’on disait, du moins. Il y aurait donc bientôt de nouvelles mesures sanitaires, et surtout un nouveau vaccin. Flo serra les dents à cette idée.

Tous les deux ans environ depuis la Grande Pandémie un nouveau variant apparaissait quelque part sur la planète.

Après de nombreux morts et des mesures sanitaires strictes, la Corporation parvenait à trouver un nouveau vaccin, et chacun se vaccinait.

Il fallait ensuite prendre un traitement de rappel périodiquement qui permettait de garantir l’efficacité du produit.

Ce n’était d’ailleurs pas une option.

Il était impossible de travailler, de se déplacer ou d’accéder au centre de restauration collective sans passeport sanitaire à jour un mois après le lancement d’un nouveau vaccin.

Mais par-dessus tout on n’avait jamais vu quelqu’un survivre plus de trois mois sans se faire piquer tant les variants de la Grande Pandémie étaient mortels.

Et tout ça coutait cher. Très cher.

Bien sûr, ces traitements étaient beaucoup plus accessibles pour les Alignés, les États Assemblés ou le Culte en prenant une partie en charge.

Mais pour les autres…

Malheureusement les finances de Flo n’étaient pas au beau fixe.

Ces derniers temps elle n’avait trouvé que des missions à la Fosse et dans les champs, qui payaient relativement peu. Elle s’était d’ailleurs retrouvé plusieurs jours sans travail depuis sa dernière injection, et elle se doutait de sa situation financière.

Mais elle sauterait quelques repas et ça passerait.

En arrivant au niveau d’un recruteur elle oublia ses inquiétudes, pris sur elle pour avoir l’air enjouée et s’adressa à l’homme assis de l’autre côté de la table :

« Bonjour monsieur, j’ai vu qu’il y avait des postes de livreur à pourvoir. J’aimerai savoir s’ils sont encore disponibles pour vous proposer ma candidature. J’ai déjà eu l’occasion de travailler dans ce domaine et… »

« Face caméra. »

L’homme qui n’avait pas levé les yeux des tableaux affichés sur sa tablette lui montra du doigt le dispositif de reconnaissance facial posé sur la table.

« Oh d’accord, merci monsieur »

Flo se pencha pour se mettre à la hauteur de la machine en tâchant de garder le sourire.

Au bout de quelques secondes une lumière verte apparue à côté de la caméra.

« C’est bon. Poste deux dans dix minutes. »

« Merci monsieur, bonne journée. »

Ces mots doux offerts à un automate impoli lui étaient amères, mais elle pourrait passer une journée loin de la Fosse.

Elle se dirigea vers l’endroit indiqué en bordure de l’esplanade.

Flo marchait à l’ombre des platanes le long de l’avenue principale de la ville.

Elle avait passé la matinée à faire des allers-retours entre les centres logistiques de la Corporation pour aller chercher des produits qu’elles ne pourraient jamais se payer et les déposer chez des personnes qui n’en avait pas vraiment besoin.

Les gens en la voyant s’écartaient un peu, se penchaient vers leurs voisins en lui jetant un regard en coin et en chuchotant des propos inaudibles.

D’autre marchaient droit vers elle en lui jetant un regard noir et lâchaient parfois une insulte sur son passage.

D’autre enfin l’ignoraient complétement.

Midi approchant, elle livrait désormais des repas.

La plupart venaient des cuisines centrales, des petits sites industriels répartis dans les villes qui produisaient des plats standardisés de manière automatisée.

Ils avaient l’air aussi bons que ceux préparés par des chefs mais certain leurs préféraient des mets cuisinés par la main de l’Homme.

Ainsi, bien que les cuisines mécanisées débitassent en flux tendu de manière optimisé de quoi substanter les Alignés dans le cadre agréable des centres de restauration, il existait encore des établissements indépendants.

Ceux-ci proposaient à des clients aisés de goûter à une expérience plus haut de gamme, qui consistait surtout à ne pas se mêler aux plus modestes qu’eux.

Leur création requérait, comme tous les commerces indépendants, à une autorisation préalable des États Assemblés, qui était accordée en contre parti d’un droit d’établissement et d’une taxation des bénéfices à hauteur de trente-cinq pourcents.

Ils devaient par ailleurs être contrôlés régulièrement par la branche normalisation de la Corporation afin de vérifier qu’ils soient en conformité avec les exigences réglementaires, sous peine d’amendes ou de fermeture administrative.

Ce service n’était bien sûr pas gratuit, pas plus que les services bancaires proposés par la Corporation, les assurances obligatoires proposées par la Corporation, et tout une foule d’autre dépenses qui étaient inévitablement faites auprès de la Corporation.

Une fois tout cela payé, il ne fallait pas oublier de s’acquitter de la cotisation volontaire obligatoire auprès des Églises Unies, pour le Salut de tous.

La pressions financière et réglementaire ainsi que la puissance systémique de la Corporation rendait pour le moins difficile l’établissement viable de commerces véritablement indépendants.

Il arrivait parfois que des ambitieux un peu trop naïfs dilapident l’épargne d’une vie ou ruinent leurs familles dans des entreprises hasardeuses.

Cependant, dans l’immense majorité des cas les entreprises indépendantes étaient en fait créées par des hauts cadres du Conseils ou par des membres de la Pègre assujettis à celui-ci.

Ils recevaient des financements contre des prises de participations de la Corporations à qui ils servaient de sous-traitants et percevaient souvent des aides des États assemblés.

Il était de notoriété publique que les conditions de travail et les rémunérations étaient beaucoup moins favorables chez les indépendants que chez la Corporation, sauf pour les dirigeants qui étaient grassement payés.

En pratique, travailler dans ce type d’entreprises constituait l’ultime palier avant d’être exclu du système et de rejoindre les Non-Alignés, de sorte que les employés y étaient encore plus zélés qu’ailleurs.

Car si le monde crée par le conseil avait pour but le Salut Commun, chacun savait que celui-ci n’était pas le même pour tous.

Chacun rêvait d’accéder à une classe supérieure à la sienne et était hanté par la peur de la chute sociale. Et, pire que tout, par la possibilité de devenir un Non-Aligné.

Plus que les sermons des Cultistes, plus que l’endoctrinement pratiqué depuis l’enfance et jusqu’à la mort par les États Assemblés ou par la Corporation, c’était cette peur de la déchéance sociale qui tenait le monde en place.

C’était d’ailleurs pour cela que Flo était là, loin des bas-fonds. Elle n’était pas ici juste pour faire des livraisons mais pour rappeler à chacun que la chute était possible, et qu’elle était douloureuse.

Bien que plutôt belle, l’apparence de Flo laissait transparaitre la dureté de sa vie ; elle criait aux Alignés « Vas à l’Église et prie, sert l’État, travailles pour la Corporation. Obéis, sois le système, ou tu finiras comme elle. ».

Oui, encore une fois comme pour valider ses supposition Flo le sentait. À chaque regard qu’on lui infligeait.

Les interactions entre Alignés et Non-Alignés n’avaient pour but que de renforcer l’envie d’appartenir au système et la peur de le quitter.

Flo arrivait à proximité de la gare.

En d’autres temps celle-ci accueillait les trains dont les carcasses rouillées servaient maintenant d’abris et de lieux de stockage dans le quartier des Non-Alignés.

Ils avaient été remplacés par des cabines autonomes guidées par des logiciels embarqués.

Elle n’aimait pas le reconnaitre mais il fallait concéder que les prouesses technologiques du Conseil étaient impressionnantes.

Après les Fléaux, les États Assemblés avaient fait construire par la Corporation un réseau de transport qui avait largement remplacé les routes traditionnelles.

Ce nouveau système était efficace, rapide à mettre en place, peu coûteux à construire et à entretenir.

On commençait par couler des piliers de béton armé dans le sol ; tous les six mètres en longueur et tous les deux mètres et demi sur la largeur souhaitée. Ceux-ci s’élevaient sur des hauteurs de dix à vingt mètres suivant le trafic prévu sur les voies.

Au sommet un système de rails fixés en bordure de pilliers et des treuilles mobiles permettaient d’acheminer des modules en béton armé qui étaient ensuite emboités le long des piliers.

Enfin des ouvriers réalisaient les connexions entre les modules, effectuaient des tests et c’était fini, la route était prête.

Dès qu’un dysfonctionnement était repéré ce même système de treuil et de rails venait extraire le module défaillant pour le remplacer par un neuf.

Au sol un espace d’environ quatre mètres était laissé jusqu’au premier module. Le conseil avait ainsi réussi à créer un réseau de routes dense qui offrait une superficie équivalente aux piétons et aux cyclistes pour leurs loisirs de plein air.

Ces espaces naturels agrémentés de fleurs et d’arbres fruitiers était d’ailleurs une vraie bénédiction pour la biodiversité ; ils luttaient contre la fragmentation écologique et la mortalité animale due aux transports qui étaient la norme auparavant.

A l’intérieur des modules des rails alimentés en électricité permettaient à des cabines autonomes de tailles variées de transporter personnes et marchandises d’une gare à une autre.

Toutes les cabines allaient à la même vitesse, sur les voies prévues pour rejoindre la destination qu’on leur avait indiquée, sans surprises ni accidents possibles.

Pour les longs trajets, les cabines se rendaient dans des voies spéciales ; elles s’imbriquaient alors dans des sortes de trains pouvant voyager à plusieurs centaines de kilomètres heure entre de grands terminaux avant de reprendre leur chemin.

Ces routes ne permettaient pas seulement de transporter les Alignés (les Non-Alignés n’y avaient pas accès) et les autres objets produits par le système.

En effet, certains modules contenaient des réseaux électriques, des réseaux d’eau, des réseaux de fluides caloporteurs, des réseaux de fibres optiques… Et permettaient ainsi d’interconnecter les territoires du Conseil.

Au-dessus des routes, des panneaux photovoltaïques produisaient une partie de l’énergie nécessaire au fonctionnement des cabines et captaient la chaleur solaire qui était transmises à des zones de stockages calorifiques qui alimentaient à leur tour les systèmes de chauffage des villes.

L’énergie solaire était stockée sous forme d’énergie potentiel en remplissant de grands réservoirs d’eau, permettant de lisser la production électrique avec un minimum de perte pour un coût dérisoire.

Les voitures et autres véhicules existants avant la formation du Conseil n’avaient pas pour autant disparus. Il existait encore quelques trains qui servaient de divertissements pour les nostalgiques d’une époque qu’ils n’avaient pas connu.

Et la Corporation continuait à vendre des véhicules hybrides fonctionnant avec des hydrocarbures de synthèse, de l’hydrogène et des batteries de bien plus faible taille que celles qui étaient proposées avant les Fléaux.

Sans doute les hauts dignitaires des États Assemblés avaient-il voulu conserver de la résilience dans le cas où leurs merveilleuses routes seraient rendues inutilisable par de nouveaux conflits ou de possibles rébellions.

Flo avait appris tout cela dans les cours d’Histoire et de Moral dispensés dans l’orphelinat où elle avait vécu.

Ils servaient habituellement à relayer la propagande du conseil pour montrer à la jeunesse à quel point le système était bon.

Habituellement elle détestait ce bourrage de crâne mais, une fois n’est pas coutume, elle avait apprécié le sujet de ces leçons et avait même approuvé l’action du Conseil.

On lui avait également enseigné qu’à une époque l’humanité avait, pour « sauver la planète » essayé de développer des voitures électriques avec des batteries énormes qui engloutissaient des quantités de terres rares faramineuses.

Ces bombes sur roues étaient alimentées en énergie par des centrales électriques fonctionnant aux combustibles fossiles, de sorte qu’elles étaient encore plus polluantes que les voitures thermiques.

Elle avait d’ailleurs été sidérée d’apprendre que les générations précédentes produisaient de l’électricité en brulant directement du charbon ou du gaz et qu’ils la stockaient dans des batteries plutôt que dans des systèmes gravitaires.

La Corporation avait largement amélioré la production d’énergie électrique.

Elle avait conçu des générateurs à fission nucléaire modulaires qui permettaient de sécuriser l’alimentation en énergie. Facilement déplaçables, ils pouvaient être déployé là où le réseau était défaillant pour une raison ou une autre.

Elle avait créé des centrales nucléaires à fusion dont l’énergie colossale permettaient d’alimenter des dispositifs d’agriculture verticalisée.

Ces systèmes avaient permis une production de nourriture quasiment illimité en empilant sur des centaines de mètres des conteneurs où poussaient des plantes dans des conditions optimales ; température, irrigation, fertilisation et exposition lumineuse étaient optimisés suivant la culture réalisée.

La hauteur de ces conteneurs était réglable, de sorte qu’un conteneur où poussait de jeunes plants se rétractait puis augmentait sa taille pour suivre la croissance des plantes.

Ces dispositifs automatisés qui étaient partis à la conquête des cieux et atteignaient par endroit jusqu’au fond des océans permettaient sans usages de produits phytosanitaires de décupler les rendements et les surfaces agricoles, absorbant des quantités phénoménales de dioxyde de carbone et libérant de vastes espaces qui avaient été rendus à la nature.

En plus de l’énergie solaire qui fournissait une grande partie de l’énergie électrique des foyers du monde crée par le Conseil, la Corporation avait installé d’immenses turbines au fond des océans, utilisant l’énergie colossale des cascades thermohalines pour produire de l’hydrogène en électrolysant de l’eau de mer.

Celui-ci était ensuite utilisé dans la synthèse d’hydrocarbures ou simplement comme vecteur énergétique.

L’efficacité énergétique avait par ailleurs été poussée à son paroxysme en joignant à tous les sites de productions industriels générant de fortes quantités de chaleur (comme la production de béton ou d’acier) des systèmes de récupération qui permettaient de générer de l’énergie électrique et de chauffer les habitations environnantes.

Le stockage gravitaire de l’énergie produite se faisait par l’entremise d’immenses bassins hauts de centaines de mètres qui se déversaient dans d’autres bassins en contrebas, dans des formations géologiques souterraines ou directement dans les fleuves et les mers, activant au passage des turbines qui généraient à nouveau de l’électricité.

L'industrie et la construction n'avaient pas échappés aux progrès incroyables qu'avaient apporté le Conseil; des intelligences artificielles dirigeaient des armées de modules robotiques dans l'accomplissement autonome de processus optimisés et la corporation était capable de fournir des biens manufacturés dans des quantités inimaginable et de bâtir des villes entières en un temps ridiculement court.

Flo se souvenait avoir été fasciné par toutes les prouesses d’ingénierie, mais leur éclat avait été terni lorsqu’elle s’était rendue compte qu’elles étaient à l’image du monde dans lequel elle vivait.

Tout allait dans le même sens à vitesse dictée, vers des destinations choisies par avance.

Des modules, tous identiques, étaient remplacés dès qu’ils ne fonctionnaient plus comme attendu.

Tout était beau, efficace, confortable, optimisé.

En un sens elle comprenait l’attrait du système.

Il suffisait de croire, d’obéir et de ne pas penser pour avoir accès au confort.

Mais elle ne pouvait s’empêcher de faire le parallèle avec la Rome antique.

On en admirait les merveilles ; mais l’esclave qui faisait chauffer l’eau des thermes ou qui ramait dans les galères, le pion sacrifié pour satisfaire l’avidité des élites, les appréciait-il autant ?

Flo venait de livrer son repas au soldat qui occupait un poste de garde à l’entrée de la gare.

En prenant son sac celui-ci avait dit « merci », sans toutefois quitter des yeux ses écrans de surveillances.

Un Aligné qui remerciait un Non-Aligné pour son travail ? C’était une chose assez rare pour être remarquée et appréciée.

Flo ne détestait pas tous les Alignés. Bien sûr elle n’aimait pas la façon dont ils la traitaient en général, mais son ressentiment allait surtout vers la Société qui les poussait à agir ainsi.

Celui-là n’était pas complétement antipathique, et sa politesse – qui n’aurait rien dû avoir d’exceptionnel dans un monde idéal – trahissait l’humanité qu’il avait été obligé de refouler pour se conformer aux attentes du système.

Il appartenait à la partie de l’armée des États Assemblés qui était gérée par la Corporation.

Flo le savait parce que son uniforme bleu marine était différent de celui que portait son père quand elle était enfant.

Après les Fléaux le Conseil avait réorganisé le fonctionnement des armées du monde.

Chaque Aligné s’il voulait conserver son statut devait passer par un service militaire d’au moins un an lorsqu’il avait entre 18 et 20 ans.

Les trois branches du Conseil disposaient de forces armées pour se défendre contre des traitres et ennemis potentiels - Flo se demandait si elles ne prenaient pas également quelques précautions vis-à-vis de leurs consœurs.

Les Cultistes disposaient de soldats fanatiques, les « soldats du Divin » comme ils s’appelaient.

Ils étaient convaincus que leur mission était de défendre l’autorité du conseil contre toute rébellion selon la volonté de Dieu (ou des Dieux, suivant les congrégations) afin d’éviter le courroux divin et de nouveaux Fléaux.

Ils étaient surtout employés pour des missions d’intimidation de populations civiles et servaient en quelque sorte de brigade des mœurs.

La Corporation entretenait des milices qui avaient pour but de protéger ses biens ; elles servaient surtout au maintien de l’ordre et pouvait remplir des fonctions de police.

C’était d’ailleurs la Corporation qui fournissait et entretenait la majorité du matériel militaire utilisé par les forces armées des États Assemblés.

Celles-ci devaient permettre de prévenir toute insurrection et le Conseil n’avait pas lésiné sur les moyens pour garantir l’atteinte de cet objectif.

D’énormes navires à propulsion nucléaire, les Pandores, sillonnaient les mers du globe.

Équipés de missiles balistiques intercontinentaux et de bombes H, ils avaient également été remplis de déchets radioactifs et de cobalt, de sorte que s’insurger contre le conseil ou essayer de l’attaquer reviendrait à condamner l’humanité à revivre le désastre de la Grande Guerre, en infiniment pire.

Quiconque se rebellerait serait frappé par les ogives des Pandores, et quand bien même quelqu’un parviendrait à les couler celui-ci vaporiserait dans l’atmosphère des particules radioactives mortelles pendant des siècles qui voyageraient de par la Terre et les Mers en tuant tout sur leur passage.

Ces outils de dissuasion, parangon de prudence, n’étaient pas les seuls à la disposition des armées du Conseil.

Les navires de commerce et des navires militaires spécialisés étaient équipés de conteneurs qui transportaient des drones ainsi que leurs armes.

Ces engins de morts étaient capable de se déplacer en essaim et étaient ravitaillés en vol par d’autres drones qui leur fournissaient munitions et carburant.

Ils étaient capables d’intercepter des missiles, de saturer des défenses anti-aériennes, d’effectuer des éliminations ciblées d’opposants grâce à des technologies de reconnaissance faciale et de triangulation.

Ils pouvaient faire pleuvoir des bombes sur ceux qui essaieraient de s’en prendre au système, contaminer l’air et l’eau avec des produits chimiques ou des agents pathogènes.

Certains utilisaient même des vecteurs biologiques qu’ils larguaient sur leurs cibles pour transmettre des maladies, de sorte que les rebelles qui ne mourraient pas sous les bombes étaient terrifiés à l’idée de boire, de manger ou même de respirer, et étaient pris de crises de panique à la simple vu d’un moustique.

Ni le fond les océans ni l’immensité de l’espace n’échappaient à l’emprise militaire du Conseil.

Les banals submersibles qui existaient depuis longtemps sillonnaient maintenant les mers accompagnés de millions de drônes, et leurs missiles s’ajoutaient à ceux qui avaient été placés en orbite autour de la terre ainsi que sur la lune.

Ce qui rendait encore plus terrifiant ces omnipotents vecteurs de destruction mis en place par le Système était l’omniscience de celui-ci.

Des myriades de bouées-capteurs dérivaient au gré des courants pour surveiller toute activité maritime, des capteurs souterrains enregistraient tout ce qui se passait en sous-sol.

Des nuées de satellites voyaient tout ce qui se passait sur terre et dans les airs, de jour comme de nuit.

Les déplacements des individus étaient suivis à la trace via des dispositifs de triangulation satellitaires intégrés dans leurs appareils électroniques et des réseaux de vidéo-surveillance omniprésents couplés à des dispositifs de reconnaissance faciale.

Les objets étaient tracés via des systèmes de détection magnétique et des marquages physiques imperceptibles à l’œil nu.

Tout, des conversations qu’on avait jusqu’aux mots qu’on pouvait écrire étaient tracés d’ailleurs.

Ce qui était écrit numériquement était discrètement copié par les claviers des appareils.

Même l’écriture physique n’était pas plus anonyme ; les encres, les mines et le papier avaient des compositions spécifiques par lots qui permettaient de savoir d’où ils venaient et qui avaient pu s’en servir, et les dispositifs d’imprimeries avaient d’imperceptible marquages qui rendaient identifiables leurs productions.

Toutes les données étaient centralisées, recoupées, analysées par des intelligences artificielles et permettaient au Conseil un contrôle absolu sur tout.

Bien entendu tout cela n’était qu’une fraction de la puissance du Conseil Tripartite, et celui-ci faisait en sorte que chacun le sache pour décourager les vocations de potentiels opposants et pour entretenir la ferveur de ses partisans.

Flo se figea.

Un train venait de rentrer en gare, une de ces reliques qui brulaient du pétrole et crachaient des gaz brulants.

Le cri strident qu’émirent ses freins en s’actionnant lui glaça le sang et l’arracha à ses pensées.

C’était ce bruit.

Le même bruit que celui qu’elle avait entendu ce matin-là.

Flo l’entendait encore.

Ce crissement affreux.

Depuis son passage à la gare la veille elle ne pouvait s’empêcher d’y penser.

Elle n’avait d’ailleurs rien d’autre à faire qu’à penser ; elle piétinait depuis plus de deux heures dans l’interminable file d’attente de la clinique des États Assemblés.

Une navette venait périodiquement dans les bas-fonds pour amener les Non-Alignés dans les centres hospitaliers du Conseil afin de se faire vacciner et de prendre leurs médicaments de rappel.

Bien sur les Alignés et les Non-Alignés ne se mélangeaient pas, ils étaient chacun d’un côté du vaste hall séparé par de grandes verrières.

On parquait les parias dans un espace austère à la lumière crue sans nulle part où s’assoir, des files interminables les conduisant à des guichets peu nombreux entourés de gardes armés.

De l’autre côté dans un espace légèrement surélevé organisé en gradins s’offraient à la vue des Non-Alignés des espaces chaleureux avec des fauteuils, des tables et des plantes vertes.

Après avoir été reçus par des agents d’accueil souriants qui leurs offraient une collation, les Alignés allaient s’assoir confortablement face à la misère des autres pour contempler leurs privilèges pendant quelques minutes avant qu’une infermière ne vienne les chercher.

Flo était habituellement passablement agacée par les doigts pointés vers eux par des enfants étonnés, par l’indifférence des adultes, par leurs regards de dédains ou de compassion.

Mais aujourd’hui elle ne les remarquait même pas.

Elle pensait à ses parents.

Le regard posé vers le sol, elle entendait ce bruit. Celui qui avait percé ses tympans ce jours-là.

Elle avait peu de souvenir de son enfance, d’avant l’orphelinat Cultiste.

Elle se souvenait qu’elle habitait dans un petit village à une vingtaine de kilomètres de Toulon, dans une maison aux murs ocres et aux volets bleus.

Elle se souvenait des vignes, des oliviers, des pins. Du chant des cigales et de l’odeur des fleurs.

Elle se souvenait du sable chaud sous ses pieds quand ils allaient à la mer, du goût salé quand elle sortait de l’eau et du soleil sur son dos.

Elle se souvenait de son père, elle se souvenait de sa mère. Elle revoyait leur visage, elle entendait leurs voix. Elle sentait encore leurs étreintes et la chaleur de leur amour.

Son père était marin pour les États Assemblés, sa mère travaillait dans l’industrie pharmaceutique pour la Corporation.

Un matin on avait tapé à la porte.

Son père rentrait de mission après trois mois en mer. Elle se précipita pour lui ouvrir, si heureuse de le retrouver.

Une fois la porte ouverte, elle vit trois hommes habillés en noir et deux femmes recouvertes de voiles qui ne laissaient apercevoir que leurs visages.

Des cultistes.

Surprise, elle se tourna vers l’entrée et jeta un regard interrogatif à sa mère.

« Maman ? »

Soudain un crissement horrible lui fendit le crâne.

Elle mit ses mains sur ses oreilles, se replia sur elle-même en pleurant de douleur.

Puis un cri s’ajouta au crissement. C’était la voix de sa mère.

Elle entendit un corps chuter et le cri s’éteint.

Elle ouvrit ses yeux pleins de larmes et aperçu sa mère effondrée sur le sol, la main tendue vers elle.

Ses yeux se plongèrent dans les siens, et elle semblait l’appeler de tout son amour.

C’était la dernière image qu’elle avait d’elle.

Flo avait perdu connaissance, et lorsqu’elle s’était réveillée elle était à l’orphelinat des cultistes.

Elle n’avait plus revu ses parents.

On lui avait appris que son père avait fait une crise cardiaque pendant qu’il était en mer.

Sa mère quant à elle n’avait pas supporté la nouvelle lorsque les Cultistes lui avaient annoncé et avait fait une crise d’hypertension qui avait provoqué un accident vasculaire cérébral lui ayant été fatal.

N’ayant ni oncles ni tantes pour s’occuper d’elle, Flo avait été confiée aux cultistes qui allaient en prendre soin.

Et ils avaient tenu leur promesse.

Ils avaient pris grand soin de l’envoyer à la messe et en cours d’idéologie du matin au soir pour lui apprendre à louer Dieu et le Conseil.

Ils avaient pris soin de vomir dans son cerveau une propagande vulgaire et de lui affliger les pires sévices lorsqu’elle posait des questions ou ne montrait pas assez de zèle dans la régurgitation de leurs discours.

Elle ne comptait plus les humiliations, les coups de bâtons, les jours sans manger, les nuits d’hiver dehors dans le froid, les semaines passées à l’isolement.

Assurément on s’était bien occupé de Flo, tant et si bien qu’à quinze ans elle prit la décision d’arrêter de profiter de cette bonté et qu’elle s’enfuit de l’orphelinat.

Lorsque la police l’avait ramenée quelques jours plus tard, on lui indiqua après un passage à tabac réglementaire que les petites ingrates n’avaient pas leur place chez les Cultistes et on la renvoya à la rue.

Flo arrivait enfin au guichet.

Elle se mis face au dispositif de reconnaissance facial.

Son passeport vaccinal s’afficha sur un écran.

Elle avait deux jours de retard sur son rappel mais il était encore valide.

Soudain un message d’erreur apparu sous une croix rouge.

« Crédits insuffisants » lança le standardiste sur un ton robotique.

« Suivant. »

« Mais je ne comprends pas, ma paie d’hier n’a pas été versée ?! » Flo avait pris appuie sur le comptoir, le visage presque collé à la vitre qui la séparait de son interlocuteur.

Elle avait répondu avec un air de panique et une touche d’irritation dans la voix. Les gardes à côté du guichet s’étaient rapprochés.

« Apparemment vous auriez volé un colis à une cliente de la Corporation et celle-ci a prélevé sur votre compte de quoi réparer le préjudice. Pas étonnant venant de quelqu’un comme vous… Suivant. »

Flo était hors d’elle. Elle se mordit les lèvres pour tenter de garder son calme. Elle était innocente mais elle savait que si elle protestait elle serait arrêtée par les gardes.

Elle tourna les talons et s’éloignât sans rien dire, le sang bouillonnant de rage.

Elle entendit le sourire de l’homme assis derrière la vitre lorsqu’il lui adressa un dernier mot.

« Et une bonne journée mademoiselle. »

Flo était épuisée.

La journée était presque finie. Celle à la fosse tout du moins.

Car depuis l’incident cinq jours auparavant elle travaillait désormais de jour comme de nuit dans l’espoir de pouvoir payer son rappel avant de commencer à dépérir.

Elle avait candidaté pour participer à des essais cliniques.

La corporation payait grassement les Non-Alignés qui acceptaient de jouer les cobayes et de se prêter à toutes sortes d’expérimentations, elle avait déjà participé à deux d’entre elles.

Cela lui avait permis de se payer des doses de vaccin, et elle aurait pu s’en sortir ainsi cette fois-ci encore.

Mais elle n’avait pas été retenue ; « Trop vielle ».

Ce soir elle irait nettoyer des bureaux pour la Corporation.

En attendant il lui fallait continuer à trier.

Penchée sur son tas de déchets elle entendit quelqu’un s’approcher derrière elle.

« Et ben, t’as bonne mine dis-moi. »

Flo tourna la tête.

C’était Cam.

« Tiens donc, Camille. T’es de retour toi ? C’était bien les prisons du conseil ? »

Elle finissait de mettre des canettes dans le sac qu’elle portait.

« Royal, j’aurais bien aimé rester mais l’ambiance d’ici me manquait. »

Flo se retourna et regarda Cam en levant les sourcils. Il lui fit un sourire narquois.

Elle était contente de le revoir.

Les prisons du conseil.

Elle en avait entendu parler.

Les États Assemblés envoyaient les criminels et dissidents (ils avaient une définition très personnelle de ce que signifiaient ces mots) dans de grandes prisons centrales réparties dans chaque État.

Ces établissements étaient segmentés en divisions qui avaient toutes un but et un mode de fonctionnement différents.

Elles ne communiquaient pas entre elles et été séparées des autres et du reste du monde par de hauts murs que jouxtaient de profondes fosses puis des champs remplis de plantes épineuses qui cachaient des mines anti-personnel.

Le tout était décoré de fils barbelés et l’accès à l’extérieur était sécurisé par des mitrailleuses autonomes qui abattaient automatiquement quiconque cherchait à s’enfuir.

Ces prisons avaient pour but de rééduquer les individus déviants pour en refaire de bons membres de la société.

Et pour rendre cette démarche encore plus bénéfique la Corporation utilisait cette main d’œuvre disponible et rétribuait pour cela les États Assemblés.

La grande particularité de ces établissements, et ce qui les rendait particulièrement profitables, c’était qu’ils étaient gérés directement par les prisonniers eux-mêmes.

Plutôt que de payer des employés pour surveiller les condamnés le Conseil avait eu la riche idée de proposer à quelques-uns d’entre eux d’assurer l’entretien et la discipline au sein de ses établissement pénitentiaire contre une légère amélioration de leurs conditions – et surtout la possibilité de jouir du privilège tant convoité d’avoir de l’emprise sur ses semblables.

Sous la supervision de quelques administrateurs étatiques, ces miséreux s’employaient avec zèle à appliquer aux autres les mêmes rudesses auxquelles ils avaient voulu échapper.

La plupart des sentences impliquait de passer un temps dans la section 1 avant d’aller en section 2 ou 3 suivant la gravité de crime puis de revenir progressivement vers la section 1 à mesure que la fin de la peine approchait.

Les condamnés qui ne respectaient pas les règles ou ceux qui avaient commis des forfaits particulièrement horribles pouvaient être envoyé en section 4, voir 5.

La section 1 était la plus semblable à la vie extérieure.

Ses pensionnaires habitaient dans de petits studios, ils ne travaillaient que cinq jours par semaines, avaient des repas corrects, du temps libre après leurs cours de morale et de rééducation, des loisirs et la possibilité d’interagir avec leurs codétenus ou de recevoir de la visite.

Par ailleurs si leurs revenus étaient trois fois moins importants que ceux qu’ils auraient gagné à l’extérieur – le Conseil en gardait deux tiers – ils étaient suffisant pour payer les frais d’incarcération.

Car aller en prison n’était pas gratuit ; frais de logement, frais de bouche, frais administratifs, frais de d’admission et de sortie, frais médicaux…

Tout cela devait être facturé et s’ils ne pouvaient régler, eux ou leur famille, les condamnés finissaient leur peine avec une dette à rembourser et des intérêts à payer.

La section 2 était celle où la dette commençait à se creuser.

Les frais étaient augmentés, les salaires réduits ; on travaillait plus sur des travaux plus pénibles et on n’avait pas le droit de communiquer ou de recevoir de la visite.

Le temps libre et les loisirs étaient inexistants, et les cours de morale et de rééducations était plus nombreux.

Les gardes châtiaient impitoyablement tout manquement aux règles.

Les conditions de vie étaient aussi plus difficiles, les prisonniers dormaient dans des dortoirs, mangeaient peu et mal et avaient un accès limité à l’hygiène.

Il était mathématiquement impossible de couvrir ses frais par son travail ; les détenus étaient donc contraints de vendre leurs sang, leurs cheveux, voir leurs organes pour ne pas s’endetter.

Il était également fréquent qu’ils acceptent de se prostituer auprès de citoyens libres venus spécialement satisfaire leurs envies dans des espaces dédiés ou qu’ils participent à la production de quelque contenu osé.

Ainsi, les prisonniers étaient-ils condamnés à une double peine ; en plus du temps perdu et des rudesses subies, ils avaient le choix entre vendre leur corps ou s’endetter fortement et sacrifier ainsi tout confort une fois leur liberté retrouvée.

La section 3 était la pire des sections d’incarcération standards, les sections 4 et 5 n’étant sensées être que des sections à vocation punitives.

Dans cette section, on travaillait 7 jours sur 7.

Le travail était harassant, et en plus des peines des sections précédentes les gardiens n’hésitaient pas à rudoyer ou à violer les détenus.

Ils y étaient même obligés, en fait.

La paie était encore moins bonne, les conditions de vie encore plus ingrates ; on ne s’y lavait pas, on n’y mangeait à peine et on y dormait à même le sol entassé dans des cages avec d’autres codétenus.

Des discours d’endoctrinement étaient diffusés en permanence, nuit et jour.

Le but était clair, toujours le même ; faire comprendre aux individus qu’ils devaient obéir au système s’ils ne voulaient pas se faire broyer – et enrichir le Conseil.

Et si cela n’était pas suffisant, qu’on continuait à désobéir ou qu’on ne montrait pas assez de soumission, on passait en section 4.

Dans le noir le plus total, on était torturé en permanence par des criminels sadiques ayant trouvé ici un endroit où s’amuser – avec la bénédiction des autorités pénitentiaires.

On était enfermé des jours entiers dans des fosses exiguës sans pouvoir ni bouger, ni boire, ni manger.

On entendait de tout temps dans cette section des cris abominables, rappelant constamment aux prisonniers ce qu’ils avaient subis ou subiraient bientôt.

On perdait toute notion du temps, on restait dans ces sections jusqu’à ce qu’un ordre soit donner pour qu’on nous ramène dans les sections d’incarcération standards.

Avant cela, on s’attachait à détruire entièrement les individus sur le plan émotionnel et social.

On les forçait à faire et à subir des choses innommables, tour à tour victimes et bourreaux.

Ces scènes horribles étaient librement accessibles aux Alignés avec les noms des individus impliqués, la raison de leur peine et les noms de leurs proches.

Les gens qui en sortaient étaient des coquilles vides, des corps sans pensées, brisés à jamais.

Plus personnes ne voulait avoir à faire avec eux, pas même leurs familles, et ils ne voulaient plus interagir avec personne.

Ils devenaient immanquablement des automates au service du système, à jamais des esclaves silencieux, solitaires et dociles.

Enfin, il y avait la section 5.

Comme il est difficile de faire pire que l’horreur des sections précédente, les États Assemblés faisaient appel à des professionnels.

L’objectif de cette section n’était plus de faire rentrer le bétail dans le rang, c’était l’élimination pure et simple.

On était maintenu en vie, le temps approprié, et cette vie n’était que souffrance.

On imprimait par des moyens chimiques et électriques de tels douleurs aux corps et aux esprits des détenus qu’il aurait été impossible d’y survivre sans l’assistance des technologies et du savoir médical dont disposait le Conseil.

Personne ne ressortait vivant d’un passage dans la section 5, de sorte que la simple évocation de la possibilité d’y séjourner commandait l’obéissance.

La souffrance n’était pas la seule punition du Conseil ; on était également voué à l’oubli.

Personne ne voulait être vaguement associé à un damné du secteur 5, et parler d’eux était interdit.

Il n’y avait pas de sépultures, pas de pensées ou de pleurs pour les pauvres malheureux qui passaient par là.

Simplement la souffrance puis le néant.

On effaçait toute trace de leurs passages sur Terre et ils disparaissaient à jamais.

Flo et Cam continuèrent leur besogne, échangeant par moment quelques mots, souvent taquins.

Flo l’aimait bien, et cela semblait réciproque.

Ce n’était pas vraiment un ami, dans leur monde il s’agissait d’un concept bien lointain.

Mais c’était pour elle la personne qui s’en rapprochait le plus.

Soudain les machines se turent.

Les convoyeurs s’immobilisèrent, un lourd silence s’installa.

Chacun savait ce qui allait se passer.

Cela faisait une semaine qu’ils avaient été jetés dans un vaste hangar au toit vitré et au sol en béton nu.

La rafle avait été rapide et brutale. Des drones avaient fondu sur les travailleurs de la fosse et leurs avaient tiré dessus avec des dispositifs d’incapacitation électriques.

Flo, Cam et les autres avaient été assommés et envoyés à terre en un instant.

Puis des hommes du Conseil étaient venus les ramasser, frappant à coup de matraque ceux qui bougeaient encore avant de les entasser dans des camions.

Il était difficile de savoir combien de temps ils avaient roulé.

Dans l’obscurité et la chaleur étouffante, ils avaient attendus serrés les uns contre les autres d’arriver à une destination inconnue.

« Incarcération préventive. »

Lorsque les portes s’ouvrirent, les passagers purent passer d’une étuve à une autre.

Le hangar en acier surchauffé par le soleil d’été n’offrait presque pas d’ombre où s’abriter. Les parois et le sol était brulants.

Parfois, les geôliers apportaient quelques bidons remplis d’eau.

Les plus hargneux se battaient alors pour boire en premier avant que leurs contenus ne se tarisse.

Les plus faibles, ou les plus abattus, se contentaient des restes.

Les nuits moites succédaient aux journées ardentes.

Les quelques éclats de colère des débuts avaient fait place à une torpeur générale.

Les gardiens venaient encore périodiquement frapper quelques malheureux pour un motif quelconque, mais même eux semblaient ne pas trouver d’énergie pour l’action.

Chacun agonisait en silence sous un soleil de plomb, attendant la suite ou la fin.

Flo et Cam étaient souvent restés ensemble, se desséchant à deux.

Ils s’étaient aidés pour pouvoir boire de quoi survivre, et avait même discuté un peu.

Cam, qui s’était allongé à l’ombre d’une poutre du toit se rapprocha de Flo ; le soleil avait tourné.

Il montra d’un mouvement de tête un homme étendu en plein soleil quelques mètres plus loin et qui ne bougeait pas depuis un moment.

« Tu crois qu’il est mort ? »

« Non, j’imagine qu’il avait froid. »

« Sarcastique comme toujours. »

« Que veux-tu. Si ça continue comme ça nous n’allons pas tarder à le rejoindre. »

« Tu ferais mieux de rester à l’ombre. »

Flo sourit légèrement en soufflant par le nez.

« C’est horrible quand on y pense. On se regarde mourir les uns les autres sans aucun motif. Arrestation préventive. Quelle connerie. »

« Les voies du Conseil sont impénétrables. » dit Cam en levant les sourcils.

« Oh pitié, qu’ils aillent se pendre tous autant qu’ils sont. »

Cam regarda autour d’eux.

« Tu ne devrais pas parler comme ça. »

« Qu’est-ce qu’ils vont faire ? Me laisser pourrir dans un entrepôt ? » répondit Flo avec un sourire narquois.

« Il y a des choses avec lesquelles il vaut mieux ne pas plaisanter Flo. »

« Regarde autour de toi. Il n’y a que des cadavres en devenir autour de nous. Tout le monde se moque de la vie des Non-Alignés, alors leur avis… »

Elle balaya le hangar des yeux.

« Tu ne t’es jamais dit qu’on méritait mieux ? »

« Mieux que quoi ? »

« Mieux que cette vie horrible à laquelle on nous condamne. »

« Comment pourrait-elle être meilleure ? » ironisa Cam.

« Oh je t’en prie, sois sérieux un instant.

Ce monde est pourri. On nous torture du berceau à la tombe sans aucune raison, juste pour que les élites puissent perpétuer l’ordre social qui sert au mieux leurs intérêts.

Même les Alignés ne sont pas libres, ils sont mieux traités que nous mais ils ne sont que les rouages d’un système qui les écrase. Le Conseil ? Quelle connerie. »

Cam ne disait rien. Elle poursuivi.

« Les Cultistes ne sont que des sangsues qui ont repris les superstitions des sectes qui existaient avant les Fléaux, ils n’ont pour but que de continuer à laver le cerveau des masses et de les programmer à une obéissance aveugle à l’ordre établi.

Quelle insulte au Divin, si tant est qu’il existe sous quelque forme que ce soit, de parler en son nom pour imposer sa vision du monde et légitimer sa domination.

La Corporation ? Ils ne sont pas mieux. Les riches de l’ancien monde qui ont fait fortune en exploitant leurs congénères se sont unis « pour le bien commun ». C’est pratique, ils n’ont même plus besoin de faire semblant.

Ils sont tellement systémiques qu’il n’existe plus aucune concurrence, qu’aucune richesse ne peut être crée si elle n’est pas sous leur contrôle. Que sommes-nous sinon des esclaves à leur service ?

Les États Assemblés, quelle vaste blague. Ils sont les héritiers des arrivistes de jadis, qui galvanisaient les foules en promettant d’apporter des solutions à des problèmes qu’ils n’avaient aucun intérêt à résoudre.

Si les maux qu’ils étaient censés combattre disparaissaient ils n’avaient plus de légitimité pour gouverner, il était donc plus profitable pour chacun de brailler sans rien faire en pestant contre ses opposants tout en sachant au fond qu’ils défendaient tous les mêmes intérêts, les leurs.

Au moins à l’époque ils se prêtaient au jeu pour donner l’impression aux peuples qu’ils étaient libres de choisir leurs destins, de nos jours ils n’ont même plus cette décence. Les membres des gouvernements ne sont plus élus par les peuples mais nommés par leurs pairs, pour éviter les abus du passé qui ont conduit aux Fléaux.

On nous a tellement bourré le crâne qu’on accepte cet état des choses sans jamais le remettre en cause, et ceux qui le font finissent comme nous.

Si c’est la meilleure organisation sociale que l’on puisse concevoir, nous ne vallons vraiment pas grand-chose en tant qu’espèce. »

Cam paraissait légèrement agacé et nerveux. Il s’adressa à Flo avec un air de défiance qu’elle ne lui connaissait pas.

Il fallait reconnaitre qu’elle s’était laissée emportée et que la chaleur étouffante, la faim, la soif et ses déconvenues récentes avaient ravivé en son cœur un esprit de révolte qu’elle peinait à contenir.

« Et tu penses que tu ferais mieux ? »

Flo grimaça.

« Comment faire pire ?

Si ça ne tenait qu’à moi je balaierais toutes ces ordures, les loups qui veulent imposer leurs vues et les moutons qui sont trop stupides, trop lâches ou trop paresseux pour leurs résister.

J’écraserais quiconque se mettrait au travers de mon chemin, et je leur ferais payer l’affront que subissent les Hommes depuis l’aube des temps d’être accablés par les erreurs de leurs Pères, réduits à la misère et cantonnés au médiocre par la volonté des autres.

J’écrirais des livres pour rependre des idées, j’utiliserais les peurs, les peines, les désirs et les espoirs des uns et des autres pour obtenir ce que je veux.

Je leurs montrerais les failles du système pour qu’ils entrevoient l’abysse dans laquelle ils pourraient plonger leurs bourreaux et dans lequel ils pourraient tomber s’ils s’opposaient à moi.

Je leur apprendrais que les forces qu’ils croient immuables et omnipotentes ne sont en fin de compte que des Hommes.

Et les Hommes sont des Hommes.

Le Marché, l’État, l’Église, la Pègre, les Armées, les Médias, la Culture, l’Opinion, jusqu’aux Experts qui servent à justifier les manigances des puissants, ce ne sont que des Hommes.

Et quel est le point commun de tous les Hommes ?

C’est d’avoir un cœur.

Un cœur qui aime, un cœur qui déteste, un cœur qui rêve, qui désire et qui craint.

Un cœur qui peut s’arrêter de battre.

Les lois et les règles ne sont que la volonté de vieux bouffons qui se sont regroupés à un moment donné pour imposer leur volonté et décider de la vie des autres.

Indépendamment de leurs bien-fondé elles n’ont de cours que si une puissance suffisante pousse à leurs obéir.

Ainsi il n’y a pas de lois ou de règles qui puissent s’imposer sans une force sociale qui leur permet d’exister, et cette force est sans cesse opposée aux circonstances qui pousseraient à les ignorer.

Le monde n’est qu’un rapport de force basé sur la perception probabiliste qu’ont les individus de l’écart entre le Bien et le Mal qui pourrait résulter de leurs choix.

En d’autres termes, les Hommes comparent la carotte et le bâton que semble leur présenter l’univers pour chaque option possible, et décident de leurs actions en considérant leur volonté, les gains et les pertes possiblement associés.

Ainsi, qui veut imposer sa volonté doit soit changer ce que veulent les autres, soit être en mesure de leur infliger des maux inacceptables ou de leur offrir des gratifications irrefusables.

Idéalement, il faudra être en mesure de faire les trois simultanément.

Ainsi, les cadres du Conseil résisteraient-ils si ceux d’en bas s’en prenait à eux et qu’ils savaient que leur statut ne pourrait les sauver ?

Bien sûr que non. Ils planteraient un couteau dans le dos de leurs semblables pour sauver leur peau, ils s’entredéchireraient.

Les forces qui les défendent le feraient elles encore si les Hommes qui les composent se savaient menacés jusque dans leur foyer ?

S’ils devaient choisir entre une obéissance aveugle pouvant causer la perte d’un être cher et la perspective d’une ascension sociale, penses-tu qu’ils choisiraient le conseil ?

Il faudrait qu’un murmure se propage, qu’il dise à chacun « Le Conseil va tomber, voulez-vous le suivre ? » et que des éléments laissent penser que cette menace est réaliste.

Imagine.

Comment réagirait la population si des individus utilisaient des drones pour enflammer des forêts et des champs, si d’autres plaçaient des produits explosifs comme du nitrate d’ammonium dans les caves des bâtiments, au pieds des piliers qui soutiennent les voies automatisées, s’ils jetaient des pics sur les routes, perforant les roues des véhicules qui les suivent et bloquant les routes ? Si d’autres encore électrolysaient du sel et enveloppaient le sodium produit dans des films hydrosolubles avant de les lancer dans les réseaux d’évacuation des eaux usées, réservant le dichlore pour des espaces confinés… Les dégâts matériels seraient immenses, les secours empêchés.

Les Hommes sont beaucoup moins intouchables qu’ils le croient.

Ils vont travailler tous les jours, rentre chez eux, vont voir leurs proches ; même ceux qui nous surveillent peuvent être surveillés.

Imagine que certains regardent qui quitte les magnifiques maisons des dirigeants du Conseil, qu’ils suivent les juges aux portes des tribunaux, les policiers au sortir des commissariats, qu’ils consultent les fichiers de la Corporation ou des États Assemblés pour savoir qui gagne le mieux et où ils résident…

Imagine que tout cela arrive sans cesse, usant à force la patience et la volonté de ceux qui gouvernent et de ceux qui sont gouvernés.

La fragilité du Conseil serait exposée et on pourrait bâtir un monde meilleur où on n’aurait pas besoin de bruler dans des hangars pour des raisons fallacieuses.

On pourrait recréer une vraie démocratie ; on fragmenterait le spectre politique pour répondre aux préoccupations de chaque tranche de la société.

Il ne faudrait pas pour autant se débarrasser complétement de l’ordre social ; une révolution comme son nom l’indique consiste souvent en un tour sur soi-même et on finit en général par remplacer une élite corrompue par une autre élite corrompue.

Une évolution serait bien préférable.

On ferait entrevoir aux cadres actuels qu’ils pourraient vraiment diriger sans être les laquais des hautes sphères du Conseil, on créerait des partis pour défendre les droits des travailleurs et la protection sociale, pour défendre les droits des cupides à exploiter les autres, pour défendre des causes consensuelles comme l’environnement, ou d’autres plus polémiques comme le droit de rester entre soit et d’haïr ou de dissoudre son peuple dans tous les autres et de disparaitre.

On les forcerait à travailler ensemble pour le bien commun, exploitant leurs arrivismes respectifs pour qu’ils se surveillent mutuellement ; on mettrait par exemple au ministère de l’économie et du travail ceux qui sont le plus portés sur les profits et ceux qui au contraire défendent les droits des travailleurs.

Afin de conserver et de gagner des voix aux élections ils devraient montrer des résultats cohérents avec les attentes de leur public et assurément ils seraient prompts à chercher les scandales chez leurs opposants ; on se prémunirait ainsi contres des actions trop extrêmes dans un sens ou dans l’autre et qui lèseraient trop le reste de la population.

Mieux vaut une confrontation perpétuelle mais cadrée qui donne l’idée au peuple qu’il est le maitre plutôt qu’un système trop harmonieux qui l’aliène complétement et le place en spectateur impuissant de l’Histoire.

Assurément ce système repensé finirait pas supprimer la distinction entre les Alignés et les Non-Alignés et… »

« Flo, tu es folle.

Folle et crédule.

Tu crois vraiment que le Conseil peut tomber comme ça ? Ils sont le système, ils sont l’ordre du monde.

Tu ne peux pas t’opposer à une organisation qui conditionne l’existence de l’Humanité toute entière.

Peu importe qu’ils nous traitent mal, peu importe que certains des Alignés soient moins bien lotis que d’autres ; personne ne s’opposera jamais au système parce qu’il leur donne l’impression de pouvoir s’élever, qu’ils vivent dans le meilleur monde possible et qu’il leur apprend à mépriser ceux qui ne lui obéissent pas.

Même si tout ce que tu dis venait à se réaliser, les perpétrateurs d’actes de rébellion ne seraient pas vus comme des libérateurs mais comme des fous furieux qu’il faut exterminer.

Et entre nous, tu t’entends ? En quoi serais-tu mieux que ceux que tu critiques ? Tu cautionnerais qu’on fasse souffrir des innocents pour défendre tes intérêts ? »

« Et nous, ne souffrons-nous pas ?! Faut-il tout accepter et garder le silence ? Faut-il abandonner nos vies pour le bon plaisir de ceux qui nous oppressent par peur de les faire souffrir ? Je ne demande pas un monde parfait où chacun vivrait dans l’amour de l’autre et dans la justice la plus complète, j’estime mériter comme chaque être de cette planète d’être traité décemment ! On ne devrait pas pourrir ici par principe ! On ne devrait pas trier des ordures à longueur de journée pour survivre à peine jusqu’au lendemain tandis que le progrès technique permettrait à toutes les personnes de cette planète de vivre correctement ! »

Un bruit métallique se fit entendre, comme une chaine qu’on défaisait.

Cam regarda à droite et à gauche, balayant du regard les corps qui s’animaient et commençaient à se relever.

On allait ouvrir les portes.

Il se tourna vers Flo, le visage légèrement inquiet et chuchota.

« Flo, je t’en prie. Tais-toi. »

Flo était de plus en plus affaiblie. Sa toux se faisait plus forte et plus fréquente.

Elle commençait vraiment à avoir du retard sur son rappel.

Sortie exsangue de son incarcération elle avait raté de nombreux jours de travail, et en plus elle n’avait pas revu Cam depuis leur discussion.

Elle s’en voulait un peu de ne pas avoir su tenir sa langue. Non pas quel ne pensait pas ce qu’elle avait dit, mais elle avait peur d’avoir fait fuir la seule personne dont elle était vaguement proche.

Elle travaillait actuellement dans un établissement administratif des États Assemblés. Elle y faisait de la vérification de données.

Il était tard, plus de vingt-deux heures. Elle avait obtenu cet emploi parce qu’elle savait lire et compter, fait rare pour un Non-Alignés.

Des gens normaux étaient là aussi.

Elle avait pensé « gens normaux » et pas « Alignés ». Cela lui déplu.

Des Alignés étaient là aussi.

Les bas gradés, le petit peuple.

Il fallait bien reconnaitre que tous les subordonnés du Conseil n’étaient pas logés à la même enseigne, et on en distinguait plus ou moins quatre groupes.

Ceux d’en bas, qui représentait environ un tiers de la population et qui étaient là ce soir avec Flo.

Ils étaient destinés à des travaux répétitifs et aliénants, comme les Non-Alignés (on réservait cependant à ces derniers les travaux dangereux ou trop pénibles).

Cependant ils n’acceptaient pas ces postes par nécessité, le Conseil donnait même à ses fidèles les moins productifs des moyens de subsistance largement enviables de sorte que tant qu’on se contentait de peu on n’était pas astreint au travail.

Ceux qui ne travaillent pas ou peu pouvaient geindre occasionnellement sur leurs revenus inférieurs à ceux des autres mais étaient généralement contents de leurs sorts, ou en tout cas n’étaient pas prêts à fournir d’efforts particuliers pour améliorer leur niveau de vie.

Ils montraient par ailleurs souvent un dédain marqué vis-à-vis des Non-Alignés, seules personnes par rapport à qui ils pouvaient se sentir supérieurs.

Non ce qui poussait véritablement cette catégorie sociale à besogner c’était l’espoir de gravir l’échelle sociale.

Généralement issus de parents de basse extraction, ils essayaient sans cesse de montrer qu’ils méritaient de s’élever, par leur travail, leur dévouement, les heures qu’ils ne comptaient pas.

Leur plus grand souhait était de faire en sorte que leurs enfants soient des cadres, et eux-mêmes se tuaient à la tâches toute leur vie pour devenir « cadre de proximité », c’est-à-dire qu’ils servaient de tampon entre les dirigeants et les employés pour un salaire presque identique.

Ceux qui avaient eu des parents qui ne travaillaient pas espéraient briser le cycle familial, ceux qui avaient eu des parents qui avait travaillé dur avant eux voulaient perpétuer leurs efforts ; on leurs avait transmis le sens du travail et ils s’en voulaient souvent de ne pas avoir assez bien réussi.

Les pauvres semblaient ne pas réaliser une vérité pourtant évidente, ils avaient très peu de chances de réussir leur ascension sociale, peu importe leurs efforts.

Ce n’était pas une question de volonté, c’était une question de mathématique et de statistique.

Puisque la structure sociale était pyramidale, il eut fallu pour qu’ils puissent monter que d’autres descende, et ça ceux du dessus ne le voulait surtout pas.

Au-dessus de la classe populaire se tenait la classe moyenne qui représentait environ un tiers de la population.

On y trouvait de cadres intermédiaires, des ouvriers qualifiés, des spécialistes de leurs domaines… Comme ceux d’en bas ils travaillent généralement beaucoup en espérant pouvoir gravir les échelons et avoir mieux que leurs parents.

Eux aussi frôlaient fréquemment l’épuisement professionnel.

La manager sympathique qui était encore là ce soir et qui avait accueilli Flo avec une bienveillance légèrement condescendante et un air stressé était la parfaite représentante de cette catégorie sociale.

En plus des personnes travailleuses et dociles on retrouvait dans cette catégorie ceux de la classe du dessus qui étaient particulièrement problématiques.

L’influence de leurs familles les protégeait du sort qu’ils méritaient et ces crétins privilégiés brillaient généralement par leur incompétence ainsi que par leur haute estime d’eux même ; ils ne comprenaient pas pourquoi ils n’avaient pas un statut plus élevé, estimant que tout leur était dû.

Presque en haut de l’échelle sociale on retrouvait les directeurs de services, officiers, médecins, cadres supérieurs et autres ingénieurs ; représentant environ un quart des Alignés, ils formaient la classe aisée.

La grande particularité de cette catégorie était qu’elle était particulièrement peu lucide sur sa place dans la société.

Une partie d’eux n’avait même pas conscience de leur position privilégiée par rapport au reste de la population et se considéraient comme « normaux ».

L’autre moitié pensait au contraire appartenir à la classe riche et dirigeante alors que le gouffre qui les en séparait était encore bien plus grand que le modeste fossé qui les différenciait de leurs semblables moins fortunés.

Ils avaient beau être de « bonne famille » et vivre dans des conditions enviables, ils n’en restaient pas moins des rouages d’un système sur lequel ils n’avaient pas d’emprise notable.

Ils étaient ce à quoi aspiraient ceux d’en bas, pensant qu’ils pourraient un jour faire partir de cette catégorie par leur travail et leur dévouement total au conseil.

Ils étaient sans doute les plus effrayés par l’idée de chuter dans la hiérarchie sociale et étaient prêts, bien plus que les autres, à écraser n’importe qui pour se maintenir dans leurs privilèges.

Ils servaient de vivier matrimonial pour les rebus de la classe dirigeante qui pouvaient ainsi caser leurs rejetons défaillants avec des arrivistes beaucoup plus intelligents qu’eux.

Ceux-ci gagnaient ainsi des serviteurs zélés de l’intérêt de leurs familles et de leur classe sociale qui avaient à cœur d’élever des enfants qui perpétueront le Système.

Chaque cercle fréquentait des écoles différentes, avaient des activités et des centres d’intérêts différents, étaient exposés à des réalités différentes, de sorte qu’on côtoyait rarement des personnes d’autre milieux que le sien et que lorsque cela arrivait on avait si peu en commun qu’aucun lien ne se créait.

La plupart des barrières à la mixité sociale étaient d’ordre tarifaires mais elles allaient bien au-delà de ce seul aspect financier ; les activités des riches étaient trop chères, de sorte qu’ils restaient entre eux, mais même sans cet élément les classes populaires n’y auraient pas pris part.

En effet, les pauvres devaient nettoyer leurs logis, s’occuper de leurs enfants, faire leurs courses, cuisiner, trouver du travail, se rendre au travail (ils passaient souvent plus de temps dans les transports que les classes supérieures) …

Ils étaient préoccupés par milles choses du quotidien qui consommaient leur temps et occupaient leurs esprits.

Lorsqu’ils n’étaient pas tracassés par leurs corvées ils devaient faire face à des cafards dans leurs immeubles, aux bruits de la ville qui les empêchaient de dormir, au manque de place dans leurs habitations…

Même s’ils avaient connu toutes les activités des riches (ils en ignoraient souvent jusqu’à l’existence) et qu’ils avaient eu les moyens d’y participer, ils n’auraient pas eu le temps ni l’énergie de s’y intéresser.

Les riches quant à eux avaient l’esprit libre et serein ; on s’occupait de toutes les trivialités pour eux, de sortes qu’ils pouvaient se consacrer plus pleinement à tout ce qu’ils entreprenaient.

Le Conseil vantait l’égalité des chances qui existait dans le monde qu’il avait construit, et tous les postes était censé être accessibles à chacun indépendamment de sa naissance.

Cependant, si des enseignements de base étaient effectivement proposés gratuitement pour chaque Aligné les écoles payantes que seuls les riches pouvaient s’offrir leur proposaient des formations de bien meilleure qualité.

Les réseaux de leurs familles leur permettaient ensuite d’obtenir des expériences professionnelles valorisables par lesquelles ils pouvaient acquérir des compétences, de l’expérience et justifier leurs embauches à des postes élevés.

Chacun faisait barrage à ceux d’en dessous et cherchait à placer ses proches à des positions avantageuses de sorte que l’on restait souvent dans la catégorie sociale où l’on était né.

Les rares transfuges de classe qu’on laissait se hisser jusqu’à la caste supérieure permettaient de prouver que la mobilité sociale était possible, que le système du Conseil était méritocratique.

Ils servaient à culpabiliser ceux qui n’avaient pas vu leur position s’améliorer ; ils n’avaient qu’à être meilleurs et travailler plus.

Des chuchotements qui s’étaient ajoutés aux bruits de claviers sortirent Flo de ses réflexions sur l’ordre social.

La nouvelle était tombée.

Ça devait arriver.

Un nouveau variant.

Bientôt les Cultistes feraient de grandes cérémonies et prieraient pour le Salut de ceux qui suivent la volonté du Divin et obéissent au Conseil.

Les États Assemblées allaient de nouveau placer le monde en quarantaine.

D’ici un mois tout au plus la Corporation aurait trouvé un vaccin et il aura été rendu obligatoire par le Conseil.

Flo posa la tête sur le rebord de son bureau.

Elle se sentait piégée.

Elle aurait pu se payer le rappel à temps en continuant à cumuler les emplois, mais un vaccin ?

Elle ferma ses yeux pour contenir les larmes de désespoir qui s’y accumulaient.

Flo se pencha au-dessus du lavabo.

Elle mit ses mains sous le filet d’eau froide qui coulait du robinet et se frotta le visage.

En se relevant elle regarda son reflet dans le miroir qui lui faisait face.

Décolleté beaucoup trop plongeant, jupe beaucoup trop courte, reste d’un maquillage outrancier qu’elle n’avait pas réussi à enlever complétement.

Elle était dégoutée.

Elle n’avait pas eu le choix.

Sans vaccin, pas de passe sanitaire.

Sans passe sanitaire pas de travail, et impossible d’acheter quoi que ce soit.

Elle avait eu beau trimer comme un bagnard, travaillant parfois jusqu’à 20 heures par jour, et sauter des repas…

Lorsqu’elle était arrivée à la conclusion que malgré ses efforts elle ne pourrait accumuler assez d’argent pour payer un rappel et un vaccin avant que son passe sanitaire n’expire – la condamnant de facto à mort – elle avait dû s’y résoudre.

Elle avait voulu vendre son sang pour alimenter les centres de reproduction assistée de la Corporation, ces établissements qui permettaient aux Alignés de concevoir leur progéniture ex-utéro en cas de problèmes de fertilité (et de continuer à travailler pendant le temps de gestation).

Ce service était proposé à moindre coût en utilisant du sang artificiel fabriqué en laboratoire, mais certains préféraient payer un supplément pour du sang issu de vrais êtres humains.

Le sang artificiel avait été inventé par les États Assemblés dans le but de produire des êtres humains de manière industrielle afin de maintenir la population à un niveau adéquat en cas de natalité trop faible.

On élevait alors des enfants dans des centres spécialisés où ils étaient endoctrinés dès le plus jeune âge ; c’était ce qu’on appelait le réarmement démographique.

Il aurait été regrettable de voir le nombre de clients, de contribuables et de fidèles du Conseil diminuer si cela n’avait pas été planifié.

Toujours est-il que le sang de Flo avait été refusé.

« Trop vieille ».

À croire qu’une fois entrées dans leur troisième décennie d’existence les humains n’était plus que des sacs de viande avariée.

Flo s’était tournée vers la seule option qui lui restait, car par chance les charognards n’étaient pas aussi difficiles.

Elle était allée voir la Pègre.

Elle refusait de céder son esprit au Conseil, alors elle avait vendu son corps.

Les Alignés toléraient mieux sa présence lorsqu’il s’agissait de lui affliger des caresses moites et répugnantes.

Depuis l’ouvrier en bas de l’échelle sociale jusqu’aux cadres des États Assemblés, personne ne lui avait épargné les râles ridicules des usagers de ce genre de services.

Pas même les membres des très saintes Églises Unies. Si les voies du seigneur étaient impénétrables ce n’était visiblement pas le cas des siennes.

Dans la salle de bain miteuse du bordel où elle avait été abusée, parfois droguée, humiliée pour satisfaire les fantasmes les plus inavouables des hommes et des femmes de la bonne société, Flo était écœurée.

Elle n’était pas seule dans son calvaire.

Des hommes et de femmes de tout âge et de toute condition partageaient sa peine.

Dettes, problèmes avec les mauvaises personnes ou nécessité vitale, ce cloaque empestait le désespoir.

Certains certes étaient là par choix, après tout qui était-elle pour juger, mais pour la quasi-totalité des pensionnaires cette maison close était un supplice qui s’était imposé à eux.

La Pègre, cette faction des exclus du Système qui lui avait prêté allégeance vendait leurs semblables comme des morceaux de viandes.

Ils étaient là pour exécuter les tâches dont le Conseil ne souhaitait pas s’occuper officiellement.

Prostitution, contrebande, trafic de drogues, vol, chantage, intimidation, enlèvement, assassinat…

La liste des services qu’offraient ces organisations aux puissants était des plus complète.

Bien sûr les élites se servaient généreusement dans les recettes de ces activités douteuses en laissant à leurs petites mains de quoi vivre confortablement pour s’assurer de leur loyauté.

Et si celle-ci était remise en cause, ou si quelques personnes devenaient gênantes pour les hauts placés du système, on écrasait la vermine et on en recrutait de nouvelles.

Flo ne savait pas combien de temps elle était restée sous la coupe de ces vendus.

Elle ne comptait plus le nombre de porcs qui avaient souillé son corps.

Mais c’était soit ça soit vendre son âme aux Églises Unies ; au moins, elle était restée digne.

Un jour, une jeune cultiste était venue la voir entre deux clients.

« Ma sœur, vous souffrez. Le Seigneur est notre berger, notre Sauveur, et il vous aime. Votre peine est la sienne, et dans son infini grandeur il vous offrira toujours le Salut. Nous sommes son troupeau et il faut suivre sa volonté si nous souhaitons atteindre la rédemption. Je vous en prie ma sœur, ne soyez pas affligée, acceptez la main que vous tend Dieu pour vous sortir de ce temple de vices et de malheurs… »

Elle avait continué cette scène pendant une dizaine de minutes avant que les pègreux ne l’invitent à partir.

La morale n’est pas bonne pour les affaires.

Flo avait été touchée par cette femme qui ne devait pas avoir vingt ans à en juger par son air empreint d’une fraicheur un peu naïve.

Elle donnait l’impression de croire que le monde pouvait être changé simplement par de la bonne volonté, et à n’en pas douter ses intentions étaient bonnes et sa foi sincère.

Il y a de bonnes personnes partout, Flo n’en doutait pas.

Mais la bonté d’un membre est souvent instrumentalisée et donnée en exemple pour excuser le comportement discutable du reste du groupe.

Flo ne pouvait que donner raison à cette âme crédule mais pleine de desseins louables ; il aurait été infiniment plus simple de céder.

Elle traversait une existence de souffrances qu’elle aurait pu s’épargner en courbant l’échine.

Mais il aurait été infiniment pire pour elle de céder aux sermons hypocrites des Cultistes.

Pas après ce qu’ils avaient fait…

Ils avaient beau prêcher l’amour et la compassion, ce n’était pas la première fois que Flo faisait face à la noirceur des Hommes par la faute de barbus prosélytistes qui pensent être les messagers du divin.

Lorsqu’elle s’était enfuie de l’orphelinat où elle avait été placée à la mort de ses parents, lorsqu’elle s’était faite arrêtée par la police et passée à tabac avant d’être rejetée à la rue...

On ne s’était pas contenté de cette énième maltraitance en guise d’adieu.

Il fallait qu’elle comprenne.

Il fallait qu’elle paie.

Une mécréante, une âme pécheresse qui avait rejeté la Foi ne pouvait rester pure.

Un soir alors qu’elle venait d’arriver dans les bas-fonds réservés aux Non-Alignés, après avoir découvert le labeur de la Fosse, elle s’était sentie suivie en rentrant dans son taudis.

À chaque fois qu’elle se retournait elle voyait les mêmes ombres se diriger vers elle dans les ruelles encombrées et mal éclairées.

Elle avait pris un autre chemin que celui qu’elle empruntait habituellement en espérant semer ses poursuivants.

Elle avait hâté le pas et avait bifurqué dans une ruelle.

Arrivée à la moitié de celle-ci des hommes étaient arrivés en face.

Saisie d’effroi, elle avait voulu faire demi-tour.

Trop tard. Les ombres l’avaient rattrapées.

Elle était piégée.

Elle se souvenait encore des coups, des insultes, des vêtements arrachés, du sol glacé.

Elle se souvenait de ces porcs fanatiques qui se félicitaient de faire souffrir la catin qui avait eu l’audace de penser.

Elle avait encore à la bouche le goût de la boue et des larmes, elle ne pouvait pas oublier l’odeur de la sueur et du sang.

Sa vision malheureusement ne s’était pas troublée et elle revoyait parfois des images qu’elle aurait préféré oublier.

Elle ne pouvait d’ailleurs pas non plus effacer de sa mémoire le silence glaçant qui avait répondu à ses cris de souffrance et de colère, aux hurlements qu’elle avait poussés lorsqu’elle avait essayé de se débattre.

Personne n’avait rien fait.

Pas une seule des personnes présentes ce soir-là n’était venu l’aider.

Ni pendant qu’on l’agressait, ni une fois que ses tortionnaires l’avaient laissée gésir sur le sol, presque nue, couverte de souillure.

Elle s’était fait frapper et violer par des cultistes et personne n’avait rien fait.

Elle aurait pu être leur fille, leur sœur, elle n’avait que quinze ans, ça n’avait rien changé.

Ce jour-là, quelque chose s’était brisé. C’était l’aboutissement d’une série de souffrances qui s’étaient succédé depuis le matin ou elle avait perdu sa mère.

C’était le prélude à la vie qui l’attendait et qui l’avait conduit dans cette salle de bain, face à cette jeune femme amère qui la toisait dans un miroir.

Elle prit les pilules de rappel qu’on lui avait remises puis regarda la marque rouge laissée sur son épaule par la piqure qu’on lui avait administré.

Tout ça pour ça.

Le soleil se couchait au loin dans les vagues.

L’air avait la teinte orangée propres aux fins de journées d’été.

Flo était assise sous un pin, les pieds dans les galets. De là où elle était on ne sentait presque pas les égouts qui se déversaient dans la mer.

Il s’agissait de la seule plage offerte aux Non-Alignés et la plupart n’y allait jamais, la perspective de marcher des heures pour se baigner au milieu de la fange ne semblant pas avoir beaucoup d’attrait pour ceux qui y vivaient et y travaillaient déjà.

On n’y croisait pas d’Alignés non plus, la région regorgeant de plages magnifiques et bien plus propres ceux-ci n’y passaient jamais de sorte que Flo était rarement dérangée.

Elle aimait être là. Elle chérissait ces moments, seule face à l’azur. La mélodie des vagues, le chant des cigales, la légère brise et le soleil sur son visage lui faisait presque oublier sa vie de misère.

Cela lui rappelait l’heureuse époque de l’innocence où entourée de ses parents elle était persuadée que tout irait bien, que le monde était un endroit merveilleux et que la vie était belle.

Elle ferma les yeux. Le Conseil n’existait plus. Elle n’était plus une paria. Elle n’était plus seule face à un système inhumain. Là, face à la mer, elle était libre.

Par la pensé elle transformait le monde.

Les Hommes étaient égaux. Certes, la naissance était toujours un facteur de prédestination sociale, mais la puissance publique mettait en place des politiques efficaces pour permettre à chacun de découvrir de nouveaux horizons et l’accès aux postes étaient le fait des qualités des personnes et non plus de leurs cercles sociaux.

Les États n’étaient plus des organisations aux services des élites, des pourvoyeurs de richesses pour des bourgeois cupides. Ils étaient la matérialisation de peuples unis par la volonté de vivre ensemble et de composer une structure sociale juste et protectrice, à même de garantir leur souveraineté et l’intégrité de leurs identités.

Les États se rassemblaient en organisations régionales et créent des grands pôles de puissances équilibrés.

Tous les peuples ne s’aimaient pas et n’appréciaient pas forcément les modes de vie de leurs voisins mais la stabilité de l’équilibre mondial les poussait à travailler ensemble dans l’intérêt de tous, ou à défaut à s’ignorer cordialement.

Les États étaient organisés de manière assez similaire avec quelques variations locales. On retrouvait presque toujours un parlement et un conseil qui coordonnait et orientait l’action du gouvernement.

Le Parlement était composé de représentants des différentes composantes de la société, ceux-ci étaient élus pour une période de 4 ans et renouvelés par moitié tous les deux ans, par ailleurs ils ne pouvaient pas effectuer plus de deux mandats et la moitié des sièges étaient réservés à des individus n’ayant aucune connexion réelle avec des personnes ayant déjà occupé un mandat. La moitié des sièges étaient réservés aux hommes, la moitié aux femmes et parmi ces catégories les sièges disponibles était répartis par âge, les moins de 30 ans d’un côté, les 30 à 55 ans de l’autre et enfin les plus de 55 ans.

De cette manière les instances de pouvoir était réellement représentative de la population et donnait à chacun un juste poids dans la vie de la Nation.

On évitait par ailleurs ainsi l’établissement de dynasties d’élus à vie complétement déconnectés de ceux qu’ils étaient censés représenter, bien plus préoccupées par leurs intérêts que par ceux de la société.

Le Parlement était composé d’une Assemblée divisée en trois chambres dont les députés étaient élus directement par les citoyens ; une qui représentait les partis politiques et servait à exprimer la volonté du peuple, une qui représentait les différentes classes sociales afin que les intérêts de chaque membre de la société soient pris en considération et une qui représentait les territoires pour qu’on ne sacrifie pas les uns au profit des autres.

Pour la chambre des représentants politiques, appelée Chambre des Partis, les individus étaient appelés à voter pour le parti de leurs choix, qui obtenait un nombre de sièges proportionnel à la part des votes. Les partis étaient tenus à la clarté quant à leur orientation politique et avaient des objectifs concrets vers lesquels ils souhaitaient tendre, ceux-ci étant clairement affichés on votait pour eux en connaissance de cause.

Les représentants étaient ensuite élus par les membres du parti via des élections internes, on prenait d’abord le candidat ayant le plus de voix puis le suivant et ainsi de suite jusqu’à ce que tous les sièges alloués au parti soient pourvus.

Ces élus ne pouvaient voter en dehors de la ligne politique globale de leur partie dans un soucis de représentativité des choix exprimés par les électeurs, les sujets hors champs donnaient lieu à des consultations des membres de leur parti.

Pour la chambre des représentants des classes sociales, appelée Chambre des Syndicats, les citoyens devaient voter pour des branches syndicales correspondant à leur fonction sociale, les ouvriers élisaient des ouvriers, les cadres des cadres, les étudiants des étudiants et ainsi de suite. La répartition des sièges se faisant en fonction du poids démographique de chaque catégorie et les représentants étaient choisis proportionnellement au sein des syndicats par un vote interne suivant des dispositions similaires aux représentants des partis.

La dernière chambre où les citoyens élisaient directement les parlementaires était la chambre des territoires. Les pays étaient découpés en territoires plus ou moins égaux en superficie qui disposaient chacun d’un nombre de sièges minimum et d’un nombre qui était attribué en fonction de leur population. Les citoyens votaient pour des listes de représentants qui devaient au préalable obtenir un certain nombre de soutiens pour pouvoir se présenter aux élections. On prenait les premiers de chaque listes ayant eu assez de votes puis on passait aux seconds et ainsi de suite jusqu’à ce que tous les postes soient pourvus. Plus une liste avait de vote, plus le nombre de ses membres pouvant être élu était important.

La deuxième partie du Parlement était le Sénat.

Sa fonction n’était pas de représenter les intérêts des différentes parties de la population ou la volonté politique du peuple et les citoyens ne votaient pas directement pour élire les membres de cette institution.

La fonction du Sénat était d’assurer un État fonctionnel et de garantir que les décisions et les lois proposées ne s’opposaient pas à la bonne marche de la société.

Il était divisé en trois chambres.

La Chambre Sécuritaire rassemblait des représentants des Armées et des forces de Police. Cette chambre avait pour fonction d’analyser chaque proposition sous l’angle de la sécurité nationale et de s’opposer à tout ce qui pourrait y nuire de manière notable en proposant des modifications.

La Chambre des Ministères rassemblait des représentants de tous les ministères, qui analysaient les propositions selon les préoccupations de leurs institutions respectives, assurant que les lois ne portent pas d’atteintes disproportionnées à un aspect de la vie de la Nation.

Enfin, la Chambre des Conseillers rassemblait les élus des différents conseils territoriaux qui avaient la charge de représenter leurs régions en s’assurant que les propositions qui leurs étaient soumises n’avaient pas un impact négatif important sur leurs représentés ou à défaut que des mesures compensatoires adaptées étaient prévues.

Chaque Chambres étaient présidés par un conseil de cinq membres qui veillait au bon déroulement de l’activité parlementaire.

Le gouvernement était composé de deux ministres par ministères, un homme et une femme, qui étaient choisis par le conseil de chaque ministère et validés par les employés ministériels. Ceux-ci avaient pour fonction de représenter l’action de leurs institutions pour faire appliquer les décisions prises par le Parlement et de faire remonter les préoccupations et problèmes auxquelles elles pouvaient faire face.

Aux ministres s’ajoutaient deux représentants élus par Chambres parlementaires ; les Chanceliers. Ceux-ci, en plus de participer avec les ministres à l’élaboration des politiques gouvernementales au vue de l’orientation de leur Chambre avaient également une fonction de représentation de l’État, tant en interne qu’auprès des autres États et des institutions internationales.

Enfin, au sommet de l’État, responsables devant tous les membres de la société se trouvaient un président et une présidente, élus au suffrage universel direct par les citoyens. Ceux-ci, en plus de leurs fonctions de représentation auprès des puissances étrangères avaient pour devoir de veiller au bon fonctionnement de l’appareil d’État.

Ils étaient les garants de l’intérêt de la Nation et disposaient de pouvoirs discrétionnaires. Ils pouvaient demander un référendum pour faire adopter des lois et de mettre un veto sur les lois proposées par le Parlement. Ils pouvaient également gracier des condamnés et soumettre des réformes ministérielles à l’approbation populaire. Cependant ce pouvoir avait un prix et lorsque leurs mandats se terminait le peuple devait voter et décider de les condamner ou non à la peine de mort, de sorte qu’il était presque impossible de voir des tyrans prendre et se maintenir au pouvoir.

Cette organisation des instances législatives et exécutives permettait de garantir une action publique consensuelle et stable. Elle avait également le bénéfice d’éviter la concentration des pouvoirs en un seul lieu et au sein d’un seul cercle social, ainsi les chambres et les sièges des ministères étaient installés dans des villes réparties sur l’ensemble du territoire des États.

Par ailleurs, afin de limiter cette fâcheuse tendance qu’ont naturellement la plupart des personnes en position de pouvoir d’initier des actions et réformes inutiles pour prouver qu’ils travaillent et occuper le débat public le nombre de propositions que pouvait faire un élu était limité ; il ne pouvait, pendant tout son mandat, soumettre et n’accorder son soutient qu’à une seule proposition de loi. Puisqu’il fallait le soutient d’un parlementaire de chaque chambre pour qu’une proposition de loi devienne un projet de loi et soit débattue, il était mathématiquement établi que le nombre de projets de lois débattus en quatre ans ne pourraient excéder un cinquième du nombre d’élus. Et puisqu’il fallait l’approbation d’au moins deux chambres du Sénat et de deux chambres de L’Assemblée pour qu’un projet de loi soit adopté on avait l’assurance que les lois et réformes étaient murement réfléchies et répondaient aux intérêts à long terme des peuples plutôt qu’à une volonté d’exposition médiatique d’élus avides de pouvoirs.

L’organisation territoriale des États était simple et fonctionnelle.

Il existait deux types de structures.

Les structures locales avaient pour fonction d’animer la vie publique locale, de mener des actions dans leur domaine de compétence et de travailler avec les délégués des ministères.

On en trouvait deux types, les communes qui représentaient un village ou une ville et les cantons qui rassemblaient plusieurs villes ou villages.

Les échelons centraux constituaient des zones d’actions de l’activité ministérielle.

On y retrouvait les préfectures qui couvraient des zones d’environ neuf cents kilomètres carrés et constituaient l’échelon opérationnel des activités ministérielles. Il y avait ensuite les départements, qui avaient pour fonction de coordonner les actions des préfectures, d’assurer un contrôle de celles-ci et de fournir des moyens mutualisés pour les soutenir. Enfin on retrouvait les régions administratives. Elles ne correspondaient pas aux régions culturelles auxquelles pouvaient s’associer les différentes communes pour faire vivre une culture locale ; il s’agissait de structures purement administratives visant à vérifier la bonne application des politiques publiques par les échelons inférieurs et à leur fournir des moyens supplémentaires si besoin.

Chaque entité était dotée d’un conseil où siégeaient des représentants des échelons administratifs inférieurs, des représentants ministériels et trois intendants.

Les intendants étaient des fonctionnaires qui appartenaient au corps des administrateurs. Ils avaient la charge de la bonne gestion des institutions publiques et veillaient à optimiser l’utilisation de leurs ressources ; on les retrouvait dans toutes les instances de décisions.

L’autre partie de ce corps était composé des commissaires, des intendants dont le rôle était de contrôler l’action de leurs collègues.

Le pouvoir de ces fonctionnaires était immense et ils étaient l’incarnation même de l’esprit civil ; intègres, dévoués, bienveillants mais ferme, ils avaient pour dieu l’État et pour ambition de servir le bien commun.

Leur intelligence leurs avaient fait prendre conscience de la vacuité intrinsèque de l’existence humaine et de l’insignifiance des honneurs. Ils avaient conscience d’être condamnés à mort, puisqu’ils étaient nés, mais la fatalité de cette sentence ne les effrayait pas ; pourquoi craindre l’inévitable ? À la place ils avaient pris le parti d’occuper le temps incertain dont ils disposaient jusqu’à leur trépas à aimer le monde dans lequel ils vivaient et à le rendre beau et agréable. La puissance publique permettant de coordonner l’action du reste de la société pour le meilleur ou pour le pire ils s’étaient donné pour but de la servir afin qu’elle soit la plus utile possible.

La maximisation de l’impact positif de l’État sur le reste de la société passait par un système d’impositions, simple, stable, juste et facile à gérer.

Il se composait principalement de quelques prélèvements.

Une taxe sur la valeur ajoutée comprise entre cinq et vingt pourcents venait taxer la consommation.

Les entreprises ne payaient pas d’impôts sur leurs bénéfices, à la place elles étaient tenues de verser dix pourcents de leurs bénéfices en parts égales à tous leurs employés et contribuaient à hauteur de quinze pourcents de leurs bénéfices à un fond qui était redistribuée de manière égale à tous les travailleurs.

Les particuliers ne payaient pas non plus d’impôts sur leurs revenus, à la place ils s’acquittaient d’une cotisation de trente pourcents sur tous leurs revenus et percevaient en échange un revenu de redistribution universel. Ce revenu universel était calculé simplement ; l’ensembles des revenus perçus pour rémunérer le travail ou le capital des individus était placé dans un pot commun. On donnait à chacun une somme identique, de sorte que plus les inégalités de revenus étaient fortes plus l’effet de redistribution était important.

Il garantissait aux plus pauvres un revenu décent tout en montrant aux membres des classes laborieuses que c’était bien les plus aisés qui captaient les richesses produites ; en effet seule une part très limitée de la population voyait son revenu effectivement diminué par cette cotisation et même parmi eux la majorité avaient de fait des taux de prélèvements faibles.

L’État garantissait à chacun une protection minimum contre les aléas inévitables de l’existence humaine en prélevant un tiers des revenus du travail que percevaient les individus. Ceux-ci se voyaient ainsi assuré une retraite, avaient un accès égal à un système de santé de qualité, étaient assurés contre le chômage et la maladie…

Pour assurer son fonctionnement et stimuler l’économie, l’État pouvait s’appuyer sur l’un des leviers les plus puissant qu’un système économique puisse imaginer. Le prélèvement monétaire. Comme le faisaient les États Assemblés, une partie des sommes déposées sur les comptes en banque était prélevée chaque jour. Mais au lieu de récompenser les fidèles du système elles servaient à financer l’action publique, à garantir un revenu universel et financer une prime équivalente qui récompensait ceux qui travaillaient ou qui avaient travaillé et qui était désormais à la retraite.

Flo venait de détruire la corruption et l’injustice des États.

Par ce nouveau système elle avait largement ébranlé les fondements de la Corporation, il était temps pour elle d’achever son démantèlement.

La Corporation n’existait plus.

Elle avait été fragmentée dans l’intérêt de tous.

Chaque État disposait, en propre ou en association avec d’autres États de son pôle de puissance d’entreprises publiques garantissant un degré minimum de concurrence et assurant la souveraineté des peuples.

Par ailleurs, les États disposaient de participation dans les entreprises privées opérant sur leur sol acquises en finançant leurs investissements par des augmentation de capital plutôt que par des subventions, de sorte que les intérêts privés servaient l’intérêt public.

Les rentes de ces participations étaient distribuées de manière égale à chaque citoyen.

Une partie du capital de chaque entreprise privée conséquente était réservée à des actionnaires des pays où elles été implantées tandis qu’une partie était réservée à des actionnaires étrangers ; ainsi la bonne fortune passagère des uns tirait vers le haut les moins chanceux dans leurs moments difficiles. Ce chainage d’intérêt participait au bien-être global puisque chacun trouvait un bénéfice à voir les autres prospérer.

L’État avait obligation de réserver une partie de ses achats à chaque type de structures pour servir au mieux l’intérêt général. Il se fournissait auprès d’entreprises publiques, de petites et de grandes entreprises privées locales et réservait toujours une part de ses achats à des entreprises étrangères pour diversifier ses approvisionnements et favoriser les liens entre les pays.

L’État favorisait également le développement des petites entités de commerce et d’industries grâce à un maillage fin de locaux commerciaux qu’il louait pour plusieurs années à faible coût à de jeunes entreprises ou à des entreprises en restructuration, le temps pour elle de stabiliser leur activité.

Ainsi les conditions de concurrence et la redistribution permanente des richesses permettaient l’émergence d’entreprises et évitait une concentration de pouvoirs économique aux mains d’un seul groupe de personnes.

Les entreprises participaient au bon fonctionnement de la société ; elles devaient participer à la formation des travailleurs, leur permettre d’acquérir de l’expérience, embaucher les jeunes, maintenir en emploi les moins jeunes et ne pas priver d’emploi les personnes présentant des handicaps.

Pour cela des impôts étaient mis en place et les entreprises pouvaient déduire une partie des frais de formation de ses employés et des salaires de ceux qui avaient moins de trente ans ou plus de soixante ans, qui présentaient un handicap ou qui étaient en apprentissage, de sorte que si elle faisait sa part dans l’atteinte des objectifs fixées elle ne devait rien à l’état.

Par ailleurs les médias, les industries culturelles et sportives été soutenues directement par les citoyens pour empêcher que l’expression de la pensée et le divertissement du peuple ne soit détournés par les puissants pour servir leurs intérêts.

Chaque citoyen disposait d’une somme d’argent garantie dans le budget de l’État qu’il pouvait utiliser pour aller voir des spectacles ou des événements sportifs, acheter des livres ou financer des œuvres d’art.

La culture et l’information n’étaient plus des instruments de pouvoir mais l’expression de la pensée et de la volonté humaine.

Les travailleurs avaient droit à une retraite partielle à partir de cinquante cinq ans et réduisaient ainsi leur temps de travail en laissant la place aux plus jeunes.

Ils étaient incités à travailler aussi longtemps qu’ils le voulaient ; lorsqu’ils touchaient leur retraite en totalité à partir de quarante années de labeur ils pouvaient continuer à travailler quelques semaines dans l’année pour accroitre leurs revenus et continuer à se sentir utile. On leur réservait cependant des tâches les moins pénibles et ils étaient souvent employés à aider les autres ou à conseiller les plus jeunes.

Flo regarda le soleil qui descendait encore vers la mer.

Il ne restait plus qu’eux.

Eux qui pensaient être la source de la Vertu.

Eux qui salissaient tout, la Nature, les Hommes et les Dieux.

Eux qui s’appropriaient le Divin, prétendant disposer de son essence et de sa volonté grâce à des messages révélés à quelques illuminés il y a des éternités.

Flo les haïssait de tout son être.

Bien plus que la Corporation qui n’était que l’aboutissement de la cupidité.

Plus encore que les États Assemblés, cette corruption intolérable de l’Esprit Civil qui n’avait rien d’étonnant tant les Hommes disposés à résister à la compromission qui accompagne le pouvoir sont rares s’ils ne sont pas contraints par un système adéquat.

Les Cultistes étaient infiniment pires que cela ; ils étaient la matérialisation de l’hubris.

Ils étaient l’Homme qui se plaçait au-dessus de l’Univers.

Ils enfermaient le divin dans un dogme et prétendait pouvoir gouverner leurs semblables au nom d’un Dieu dont ils auraient le monopole.

Ils décidaient de ce qui était bien ou mal, ils fanatisaient leur bétail pour imposer leur volonté, ne reculant devant aucune infamie et aucune manipulation sans se soucier de l’injure impardonnable qu’ils infligeaient au Sacré.

Ils massacraient et violentaient ceux qui ne pensaient pas comme eux.

Ils embrigadaient leurs enfants dès leur plus jeune âge, les concevant dans le seul but d’étendre leur emprise, ils les mutilaient pour marquer leur appartenance à leur groupe.

Ils sacrifiaient des êtres vivants à la gloire de leur interprétation du Divin, ils en faisaient des représentations qu’ils idolâtraient, imposaient des rituels et promettaient l’enfer éternel à ceux qui ne les suivaient pas.

Ils s’immisçaient jusque dans les recoins les plus intimes des individus, leurs disant quoi manger, quoi boire, quand jeûner, comment et qui aimer.

Ils étaient l’incarnation du Mal, infectes perversions de la Vérité du monde ils lui substituaient des réalités délirantes dans lesquelles ils enfermaient les Hommes.

Ils commandaient de croire plutôt que de penser, préféraient la soumission à la Raison.

Flo n’avait jamais accepté cette injonction.

Elle avait beaucoup réfléchi à la question, c’était le propre de ceux qui étaient confronté à la dureté de la vie et disposaient d’un cerveau fonctionnel assorti d’un semblant d’honnêteté intellectuelle.

Elle était arrivée à la conclusion qu’il était impossible d’établir avec certitude la nature et l’existence ou non d’entités ou forces surnaturelles.

Ainsi, puisqu’il était impossible d’avoir des certitudes on ne pouvait que spéculer.

Peut-être les cultistes avaient ils raison.

Peut-être qu’un être omnipotent avait créé l’univers, et que dans l’infinité du cosmos il s’était pris de passion pour une bande de bipèdes insignifiants vivant sur une microscopique poussière qui orbitait autour d’une toute petite boule de gaz dans un recoin de la Voie Lactée.

Peut-être que cet être tout puissant avait un jour pris les traits du fils d’une mère célibataire qui s’était remariée avec un charpentier pendant l’occupation romaine d’une minuscule province en méditerranée.

Peut-être qu’il était apparu à un prince oriental qui cherchait à imposer sa domination ou qu’il avait choisi des esclaves afin de leurs révéler sa nature et sa volonté.

Oui assurément il était possible qu’il exigeât des êtres humains d’égorger des moutons, de mutiler les organes génitaux de leur progéniture ou de les tremper dans de l’eau en mangeant du pain sec et en buvant du vin.

Comment un être infiniment sage pourrait-il ne pas passer l’éternité à vérifier que des animaux qu’il a créés ne copulent pas avec des individus du même sexe ou avant de s’être passé un bout de métal tordu autour du doigt ? Qu’ils ne mangent pas de poissons sans écailles ou de poulets qui n’auraient pas été saigné en se tournant vers un point précis du globe ? Comment imaginer qu’il serait assez conscient de sa supériorité et assez humble pour ne pas exiger qu’on prononce son nom à chaque phrase ou qu’on se mette à genoux plusieurs fois par jour pour louer sa grandeur ?

Oui assurément tout cela était possible.

Mais Flo en doutait largement.

Son raisonnement était simple. S’il existait des dieux, ils devraient être bons.

Fussent-ils omniscients et omnipotent ou pas.

Fussent-ils à l’origine du monde ou non.

S’ils étaient bons, ils n’auraient que faire d’être adoré.

S’ils étaient mauvais ils ne méritaient pas de l’être, qu’ils nous condamnent ou non à la damnation éternelle.

Et s’il n’existait aucune forces divines, point besoin de cultes ; il aurait été ridicule d’adorer le néant.

Ainsi tout culte était inutile, et tout cultiste vivait soit dans l’erreur s’il n’en avait pas conscience, soit dans le blasphème s’il se prêtait à cet exercice en connaissance de cause.

Les cultes n’étaient que des moyens de contrôle sociaux aux mains des puissants et des ambitieux qui détournaient les individus de la Raison et du divin, légitimant les pires sévices pour servir leurs intérêts.

La seule façon convenable d’honorer une force supérieure bienveillante était d’être un Homme bon. Pas dans l’espoir d’une récompense, mais par principe.

Comment les dieux ou les forces de l’univers pourraient-ils préférer des individus qui les vénèrent par peur ou par espoir d’avoir quelque chose en retour à des individus convaincus qu’aucune punitions ne viendront châtier leurs mauvaises actions et qui choisissent quand même le bien ? N’avaient-ils pas infiniment plus de mérite ? Les dieux étaient-ils si bouffis d’orgueil que de simples mortelles pouvaient les surpasser par leur valeur morale ? C’était inconcevable pour Flo.

Elle ne pouvait nier la possibilité de l’existence de dieux sadiques dont le seul but aurait été de faire souffrir les autres ; ne voyait-on pas parfois des enfants massacrer des fourmis dans le seul but de se distraire ? Mais Flo refusait de croire à cette hypothèse, et elle aurait préféré se jeter d’une falaise plutôt que d’adorer de telles divinités.

Elle avait envisagé également qu’il existait des entités, des esprits qui s’amusaient avec les mortels, comme ceux-ci s’amusaient avec des personnages de fiction. Tantôt bons, tantôt cruels, ils pourraient intervenir selon des règles connues d’eux seuls ou laisser faire le monde et le contempler comme on contemple une pièce de théâtre.

Après tout, les humains se délectaient de drames et d’histoires sordides autant que de récits d’amour et d’humour potache, et ils n’avaient à meubler qu’une existence éphémère et contrainte. Cette idée amusait beaucoup Flo.

Quoi qu’il en soit et quel que fut la nature du divin, il fallait maintenant trouver une place aux Cultistes dans ce monde fantasmé.

Flo pensa au chêne kermès qui poussait dans les forêts environnantes.

Cette plante croissait partout comme du chiendent, s’enracinait profondément et repoussait sans cesse quand on en coupait les parties aériennes.

Elle occupait tout l’espace, étouffait les autres plantes, ne produisait aucun fruit utile et blessait ceux qui s’en approchaient pour l’arracher.

Lorsqu’un feu ravageait la terre elle était toujours la première à se répandre et lorsque la paresse des Hommes les empêchait de cultiver leurs champs cette adventice ne tardaient jamais à les envahir.

Les religions étaient comme le chêne kermès.

Il était illusoire de vouloir les faire disparaitre.

Les croyances sont la réponse naturelle de l’Homme en ce qu’elles ne nécessitent aucun effort contrairement à la raison ; il suffit de croire.

Supprimez-les toutes et laissez faire le temps ; la paresse intellectuelle des individus et les situations difficiles qui sont inhérentes à la condition humaine auront tôt fait d’en faire pousser de nouvelles.

Ainsi la civilisation doit disposer des religions comme on dispose des chênes ; les laisser exister là où elles ne pourront être une gêne et ne point gâcher d’énergie à essayer de les éradiquer.

À la place il fallait les contenir, tailler les branches qui pourraient blesser ceux qui avaient choisi la Raison, et ne surtout pas les laisser infester l’esprit de ceux qui constituaient l’ossature de la société.

Dans le monde de Flo, les cultistes existaient toujours, et ils continuaient à pratiquer leurs hérésies.

Cependant, pour pouvoir prétendre au statut de citoyen et avoir accès à tous les avantages associés dont l’exercice du pouvoir politique, les individus devaient prêter un serment civil par lequel ils reconnaissaient la primauté des lois et de l’État sur les enseignements de leurs gourous.

Ils reconnaissaient que leur religion relevait de leur liberté de conscience mais qu’en aucun cas ils ne pouvaient imposer ses préceptes au reste de la société.

Le prosélytisme était interdit, de même que les manifestations à caractère religieux.

Les enfants avaient l’obligation de recevoir des enseignements basés sur les sciences et non sur des textes prétendument sacrés.

Les pratiques visant au communautarisme étaient proscrites et les membres du clergé avaient l’interdiction de prêcher contre les valeurs civiques.

Les cultes étaient encadrés, ils avaient l’interdiction de faire autre chose que d’entretenir leurs lieux sacrés et de célébrer leurs rites ; ils avaient l’interdiction d’exercer la moindre activité qui aurait été susceptible de leur permettre d’influencer la société.

Par ailleurs ils avaient l’interdiction de se répandre ; chaque région du monde avait ses cultes autorisés en fonction des coutumes locales et ceux-ci ne pouvaient s’étendre afin d’éviter les ingérences et les conflits.

Enfin, pour donner une bannière à ceux qui avaient envie de croire en quelque chose mais qui comme Flo refusaient d’adhérer aux sectes existantes on avait créé une religion civile.

Celle-ci ne définissait pas la nature du divin et ne garantissait pas son existence, chacun était libre de se faire sa propre opinion.

Cependant tous étaient d’accord pour dire que ce qui était supérieur aux Hommes n’avait pas besoin de messagers ou de clergé et que l’Esprit Civil, incarnation de la Raison bienveillante, devait guider leur vie.

On voyait ainsi des personnes qui pensaient qu’il existait un dieu unique, d’autres qui étaient convaincu qu’il y en avait plusieurs, certains qui croyaient à des forces désincarnées tandis que d’autres vénéraient les esprits des défunts et de la nature.

Chacun vivait en harmonie, heureux de ne pas avoir à imposer ses vues aux autres et que personne ne cherche à lui imposer les siennes, empli de gratitude envers l’humanité qui avait choisi la Raison plutôt que le fanatisme.

Il existait bien-sûr des personnes qui refusaient d’appliquer les règles du serment civil ; celles-là étaient privé du statut de citoyen et elles devaient vivre dans des zones qui leur étaient réservées.

Là elles pouvaient subir tous les sévices prescrits par les dirigeants de leurs sectes ; la société ne s’en occupait pas.

Ils ne collectaient pas les bénéfices du comportement civilisé des citoyens et demeuraient seuls face aux aléas de l’existence ; s’ils faisaient trop d’enfants et refusaient la science on les laissait affronter les famines et les maladies avec l’aide de leurs dieux jusqu’à ce qu’ils acceptent de prêter serment.

A cette pensée, Flo ne put s’empêcher de remarquer qu’elle reprenait les méthodes du Conseil.

Elle avait des objectifs différents qui lui semblaient plus nobles, défendait des idéaux louables, mais cette réflexion la troubla.

Elle se rappela la conversation qu’elle avait eu lors de sa détention avec Cam.

Peut-être qu’il avait raison en fin de compte.

Peut-être qu’elle n’était pas si différente des membres du conseil.

Elle avait beau se rassurer en se disant que des circonstances similaires appelaient forcément des dispositions comparables sans que cela n’implique que la valeur morale de ces actions soit identique, elle demeurait agacée par cette idée.

Flo regarda autour d’elle.

La nuit commençait à tomber et le soleil finissait de mourir dans l’horizon.

Les cigales chantaient encore mais l’air s’était fait plus frais.

Il était temps de rentrer.

Elle prit appuie sur l’arbre contre lequel elle était adossée et commença à se relever.

Soudain elle fut prise de vertige. Sa vision se troubla.

Elle sentit son sang palpiter dans sa tempe et une violente douleur la saisie.

Elle tomba à genoux. Une sensation de brulure envahi tout son corps. Du sang coulait de son nez.

Elle releva la tête. Un homme se tenait à quelques mètres, la main tendue vers elle.

Puis elle l’entendit.

Ce son abominable qui lui avaient déchiré les tympans peu après que les Cultistes aient tapé à sa porte, tant d’années auparavant.

Ce n’était pas un mauvais souvenir cette fois, c’était bien réel.

La douleur l’écrasa, elle tomba complétement à terre.

C’était la fin.

Elle allait mourir.

Soudain l’homme s’effondra.

Flo aperçue une silhouette qui s’avançait vers elle, puis perdit connaissance.

La lumière du jour avait disparu.

Lorsque Flo ouvrit les yeux, seule la lueur de la lune éclairait les environs.

Elle se releva et regarda autour d’elle.

Sa tête la faisait encore souffrir mais la douleur s’était calmée.

Elle n’était plus là où elle s’était évanouie.

On l’avait déplacée.

Elle se trouvait maintenant au sommet d’une crête rocheuse qui s’élevait au-dessus de la mer.

Elle ne reconnaissait pas l’endroit.

Aucun bâtiment à proximité, un sentier escarpé qui longeait la côte et s’enfonçait dans la forêt de pins.

Elle était perdue. Elle ne comprenait pas ce qui s’était passé.

Qui était cet homme qu’elle avait vu tout à l’heure ? Qu’est-ce qu’il lui avait fait ?

Pourquoi avait-elle revécu cette torture atroce qui avait mis fin à son enfance des années plus tôt ?

Et surtout, pourquoi n’était-elle pas morte ?

Flo entendit des pas derrière elle.

« Bien dormi ? » lui lança un homme avec un ton agacé.

Elle se retourna.

C’était Cam.

Sa bouche s’entrouvrit de stupeur. Elle se tut un instant en le regardant.

« Cam ? Qu’est-ce que tu fais là ? »

Elle avait une voix désemparée qui ne lui était pas habituelle.

Cela attendrit probablement Cam qui lui indiqua de la main une grosse pierre plate à proximité.

« Tu devrais sans doute t’assoir. »

Ils prirent place tous les deux sur leur siège improvisé.

Pendant de longues minutes personne n’osa prononcer un mot ni échanger un regard.

Flo était sidérée. Elle regardait la mer devant elle. Une seule question agitait son esprit et revenait sans cesse.

Cam pris la parole, devinant sans doute ses pensées.

« Tu dois te demander ce qui se passe. »

Flo pris un moment avant de répondre.

« Qui es-tu ? »

« Un non-aligné qui travaille dans la Fosse et qui était sur cette plage par hasard. »

Ils se regardèrent et échangèrent du sourire railleur.

Elle ne comprenait pas les événements qui s’étaient produits, il apparaissait évident que Cam, si c’était son vrai nom, ne lui avait pas tout dit sur lui.

Mais elle reconnut dans ce trait d’humour la preuve que celui qu’elle considérait comme son seul ami n’avait pas menti sur qui il était au fond de lui.

Cette pensée lui donna du réconfort et elle reprit ses esprits.

« Et j’imagine que le type que j’ai vu tout à l’heure est un collègue à toi ? »

« En quelque sorte, je ne le connaissais pas très bien. »

Flo fronça les sourcils.

« Connaissait ? »

« Il est mort Flo. »

« Mort ? »

« Oui, et d’ailleurs c’est toi qui l’as tué, version officielle. »

Flo se leva, offusquée.

« Cam qu’est-ce que tu racontes ? »

« Rassieds-toi Flo. »

Flo s’éloigna de quelques pas avant de faire demi-tour.

Cam avait tué un homme qui s’était trouvé là au moment où elle avait cru mourir, mais il l’avait transportée et elle était vivante.

Elle se rassit.

« Tu as entendu le bruit ? Quand il s’est approché de toi ? »

Flo acquiesça, surprise.

« C’est rare de l’entendre et de pouvoir en témoigner. Que ça arrive deux fois c’est historique. »

Flo allait s’éloigner de nouveau mais Cam la reteint par le poignet.

« Flo si on doit s’arrêter à chaque fois que je dis une phrase nous allons rester là toute la nuit et le temps presse. Je ne te veux aucun mal mais j’ai des choses difficiles à te dire et j’essaie de te les annoncer de la meilleure manière possible, ça n’est pas évident. Est-ce que tu pourrais me faciliter la tâche en évitant de te lever en permanence ? »

« Comment sais-tu pour le bruit ? Pour ce jour-là ? »

« Je vais y venir mais s’il te plait laisses moi y arriver. Tu m’as demandé qui était cet homme tout à l’heure. Tu te souviens de notre passage dans le hangar ? Tu te souviens de ce beau discours que tu m’as tenu où tu expliquais ce que tu pensais du conseil et où tu m’exposais ce que tu ferais à ses membres ? Tu te rappelles que je t’avais dit qu’il y avait des choses qu’il valait mieux garder pour soi et que tu m’avais demandé ce qu’ils pourraient bien faire. Et bien ça. Ça Flo, c’est ça qu’ils pourraient faire. »

Il ferma ses yeux, frotta son front avec son index et son pouce avant de reprendre.

« Tu m’avais dit que personne ne nous entendait et que le Conseil n’avait que faire de ce que pouvait penser des rebus de la société comme nous. Et bien surprise, tu avais doublement tort. Et le type que tu as vu tout à l’heure était justement là avec nous ce jour-là, à écouter ce que les bas-fonds pensent de ceux d’en haut. Et quand il a entendu qu’une jeune femme discutait avec emportement de renverser le système il a fait un rapport. Et ce rapport a été transmis à ses supérieurs qui ont décidé qu’il n’était pas utile de laisser des gens intelligents semer les graines de la révolte dans leur juridiction. Et nous voilà ici ce soir. »

Flo était calme, ses mains jointes.

« Et tu sais tout ça parce que… ? »

« Devine. »

« Tu roules pour eux. »

Il pencha la tête avec un air légèrement gêné.

« Je comprends pourquoi tu me trouves intelligente. »

« Oh je t’en prie. »

Ils se sourirent.

« Mais alors pourquoi m’as-tu sauvée ? »

« J’aimerai pouvoir dire que je t’ai sauvé. Je t’ai laissé une chance de survivre, tout au mieux. »

« Soit, pourquoi avoir pris ce risque ? Pourquoi avoir tué un des tiens pour m’éviter la mort ? »

« Je n’ai pas pu m’en empêcher. Quand je t’ai vu t’effondrer, te tordre de douleur… Il fallait que j’agisse. Alors je l’ai frappé à la tête avec une pierre, et tu connais la suite. »

Flo était émue. Cam avait mis sa vie en péril, il avait tué pour la protéger alors qu’il travaillait pour le Conseil et qu’elle était une cible à abattre.

Il reprit.

« Tu ne sais pas tout du monde Flo. Moi non plus d’ailleurs, mais j’en sais un peu plus que toi. Vois-tu, le Conseil ne se contente pas de ses canaux officiels pour maintenir sa domination. Il a créé une organisation connue uniquement des hauts placés des trois parties qui le compose. Cette organisation a pour but d’infiltrer tous les milieux de la société pour la surveiller, l’orienter, et faire le nécessaire pour maintenir les élites au pouvoir. Cette organisation, c’est l’Ordre. Et j’en fais partie. »

Il fit une pause.

« Chaque grande famille qui appartient aux élites des États Assemblées, des Cultistes et de la Corporation doit donner à l’Ordre des enfants.

Bien sûr ils ne donnent pas les leurs, ils nous créent à dessin.

L’Ordre sélectionne des individus parmi les classes dirigeantes, prélèvent leurs gamètes et les assemblent de manière à obtenir des agents présentant les caractéristiques souhaitées pour remplir certains types de missions.

Nous sommes ensuite incubés par des machines dans des centres de conditionnement.

Là nous passons les premières années de nos vies, on nous apprend à aimer le Conseil, à aimer les grandes familles qui le composent et desquelles nous sommes issus.

On nous répète que nous appartenons à un peuple élu et que nous avons été choisis pour le défendre, que notre destinée est de servir le Conseil et le système qu’il a mis en place sans jamais les remettre en cause.

On nous entraine au combat, on nous forme à infiltrer la société.

On prépare de parfaits petits espions capables de détruire toute opposition dans l’ombre.

On nous enseigne la vérité sur le monde.

Tu te souviens, chez les Cultistes quand on t’a appris que les Fléaux s’étaient abattus sur les Hommes ? Que la Grande Guerre et la Grande Peste avaient fauchés la plus grande partie de l’Humanité et que le Conseil avait réussi à inverser le cours des choses et à nous sauver tous ? Et bien moi vois-tu on m’a enseigné que le Conseil existait bien avant les Fléaux. Ses membres ne sont pas ceux qui les ont arrêtés ; ils sont ceux qui les ont causés. »

Cam regardait Flo. Elle écoutait religieusement tout ce qu’il disait et semblait imperturbable. Il était un peu surpris mais il continua.

« Vois-tu, depuis longtemps les élites du monde étaient tombées d’accord sur un constat simple ; il y avait de plus en plus de personnes sur la planète, et avec le progrès technique et les technologies de l’information ceux-ci devenaient de plus en plus difficiles à contrôler et de plus en plus dangereux.

Les vieux systèmes qui s’étaient succédé avaient bien fonctionnés jusqu’à présent dans leur œuvre d’exploitation des masses, mais ils devenaient de plus en plus hasardeux et chacun craignait pour ses positions.

Parallèlement à cela, la robotisation et l’intelligence artificielle avaient rendu largement obsolète le travail humain, de sorte qu’on était face à une situation dans laquelle une population grandissante et difficilement contrôlable vivait dans un monde aux ressources de plus en plus rares se faisait de plus en plus dangereuse pour les élites alors même qu’elle devenait de moins en moins nécessaire au confort matériel de celles-ci.

La posture à adopter s’imposa d’elle-même à la majorité des puissants de l’époque.

Des conciles se tinrent, et on décida qu’il fallait restructurer le pouvoir mondial.

On créa des situations qui aboutirent à la Grande Guerre et ceux qui s’y opposèrent furent éliminés. Puis on rependit de par le monde des agents pathogènes synthétiques qui achevèrent de réduire drastiquement la masse de révoltés potentiels ; la Grande Peste était là.

Par chance, ceux qui avaient causé les guerres et déchainé les maladies avaient également conçu un vaccin ; on fit croire aux peuples que les élites bienveillantes de tous les pays du monde avaient joints leurs efforts pour sauver l’Humanité, et le Conseil était né.

Tout cela avait été fait dans un seul but ; protéger le peuple élu issu de toutes les nations qui constitue aujourd’hui le Conseil des êtres inférieurs qui pullulaient sur Terre.

Et c’était notre mission à nous, membres de l’Ordre, descendants de ces êtres supérieurs de continuer à défendre ce peuple. »

Flo ne disait toujours rien.

« J’ai été affecté dans les bas-fonds pour surveiller de potentiels actes de rébellions.

Il me fallait parler avec tout le monde pour sonder les intentions de chacun...

Je dois avouer que j’aime discuter, c’est sans doute pour cela qu’on m’a envoyé ici. »

Il adressa un sourire à Flo.

« Périodiquement je devais me rendre auprès de mes supérieurs pour leur faire des rapports.

Voilà pourquoi il m’arrivait de disparaitre pendant plusieurs jours.

Tu étais sur la liste des personnes à surveiller.

C’est pour cela que je connais ta vie, tes antécédents, l’histoire de tes parents… »

« Qu’est-ce que tu sais sur mes parents ? » l’interrompit Flo.

Cam marqua un silence. Il regarda vers le sol.

« Ça n’était pas un accident. Ton père n’est pas mort d’un arrêt cardiaque. Ta mère n’a pas fait un accident vasculaire cérébrale. »

Il fit une pause. Il se tourna vers Flo.

« Ils ont été tués. »

Le visage de Flo était crispé. Sa colère était visible. Elle l’avait toujours su.

« Pourquoi ? »

« Ta mère travaillait pour la branche pharmaceutique de la Corporation. Elle a découvert quelque chose qu’elle n’aurait pas dû découvrir… »

« Et vous l’avez tuée ! Elle et mon père, vous les avez tués ! Vous m’avez privée de ceux que j’aimais et vous m’avez jetée dans les griffes des cultistes ! Vous avez… »

Cam plaqua sa main sur la bouche de Flo.

Elle s’était levée, criant dans son emportement.

« Oui Flo. C’était l’Ordre. Pas moi bien-sûr, mais un des miens. Et j’en suis sincèrement désolé. Tu as eu la chance de connaitre l’amour d’une famille et nous te l’avons arraché. »

Flo fut saisie par la tristesse dans la voix de Cam. Elle se calma. Il baissa le bras.

Elle réalisa qu’il n’avait jamais eu de famille.

Tous les deux se faisaient face, à quelques dizaines de centimètres l’un de l’autre, les yeux dans les yeux.

« Qu’est-ce qu’elle avait découvert ? »

Cam laissa passer quelques secondes puis répondit.

« La raison pour laquelle la Corporation produit des vaccins et impose des rappels réguliers.

Les variants ne sont pas naturels. Ils sont créés par le Conseil pour maintenir une pression constante sur la société. Les vaccins et les rappels ne fonctionnent pas en stimulant le système immunitaire ; ils le détruisent.

Les antigènes qu’on retrouve dans les produits de la Corporation sont en réalité des nanites qui parasitent le corps de leur hôte et désactivent son système immunitaire.

Ils constituent alors la seule protection des individus contre les agents pathogènes, de sorte que sans ces médicaments que seul le Conseil peut fournir un être humain ne peut survivre que quelques mois. Tu savais cela, maintenant tu sais pourquoi.

Ce que tu ignores par contre c’est ce qui a causé ce bruit que tu as entendu, ainsi que la douleur abominable que tu as ressentie.

Les nanites ne servent pas juste à soumettre le peuple en détruisant sa capacité à se défendre contre les maladies.

Il s’agit de biomachines extrêmement perfectionnées que nous autres membres de l’Ordre pouvons contrôler grâce à des ondes.

Nous disposons d’implants neuronaux qui peuvent interagir avec les nanites des autres.

Ainsi nous pouvons connaitre la position d’une personne par triangulation satellitaire et avoir des informations sur son état physiologique, mais aussi perturber ses sens, troubler ses pensées ou plus simplement lui infliger toutes les souffrances imaginables et agir sur son corps comme bon nous semble.

Il nous est donc parfaitement possible de déclencher à distance des accidents vasculaires cérébraux ou des crises cardiaques et de faire se tordre de douleur ceux qui s’opposent à nous. Le bruit qu’on entend dans ces cas-là est la conséquence de l’action des nanites présentes dans les tympans et le cerveau des individus ciblés.

Ces nanites sont conçues par des intelligences artificielles de sorte que personne en dehors des membres du Conseil n’est au courant de leur existence.

Il arrive périodiquement que quelqu’un les découvre, le protocole consiste alors à éliminer toutes les personnes de son entourage à qui elle a pu en parler.

C’est ce qui est arrivé à tes parents.

Tu n’y as réchappé que parce que tu étais considérée comme trop jeune pour constituer une menace et que tes parents appartenaient à une classe sociale laissant présager que tu pourrais être une servante utile et docile pour le Conseil.

Lorsque les incidents te concernant ont commencé à se multiplier tu as été mise sous surveillance.

Tu étais déjà sur la sellette lorsque je suis arrivé dans la Fosse.

J’ai essayé de te couvrir en édulcorant tes agissements mais j’ai appris il y a quelques semaines que j’allais être réaffecté.

Un nouvel agent devait prendre ma place, l’homme qui tu as vu tout à l’heure.

Il était avec nous dans le hangar. Je ne pouvais plus te couvrir, et on nous a ordonné de t’exécuter au moment opportun.

J’ai fait trainer le plus possible, et voilà comment nous en sommes arrivés ici. »

Flo était abasourdie. Ses jambes peinaient à la maintenir debout. Elle recula de quelques pas avant de s’assoir par terre. Cam l’imita. Elle avait beau essayer de rester stoïque, personne ne pouvait encaisser de tels informations et rester impassible.

« Mais pourquoi ? Pourquoi m’avoir aidé ? »

« Lors de ma première mission d’importance…

J’avais achevé ma formation. On nous avait fait subir les pires supplices. J’avais ensuite complété avec succès plusieurs assassinats et quelques missions de manipulation sociale.

J’étais prêt. Prêt à servir mon peuple.

Prêt à servir le Conseil et à détruire toutes les vermines qui pourrait remettre en cause sa domination.

On m’a envoyé infiltrer un groupe d’opposition qui commençait à s’organiser. Rien qui ne puisse constituer une réelle menace pour le système, mais mieux vaut prévenir que guérir.

Je devais découvrir toutes ses ramifications afin qu’elles soient éliminées.

Ça n’a pas été facile d’intégrer ce réseau. Il m’a fallu des années pour gagner leur confiance, pouvoir les rejoindre et récolter suffisamment d’informations.

Pendant ce laps de temps, il m’arrivait de passer plusieurs mois sans avoir de contact avec mon organisation pour ne pas éveiller les soupçons.

A force de vivre comme eux, coupé le l’Ordre, j’ai fini par comprendre en partie leurs vues sur ceux que je servais.

A force d’être traité comme un ami j’ai fini par m’attacher à ces personnes.

Et ça n’a pas plu à mes supérieurs. On m’a torturé pour me rappeler où allait mon allégeance et ce qui pourrait m’arriver si je la remettais en cause.

J’ai fini la mission. On m’a forcé à participer à l’élimination de ceux qui m’avaient accueilli, ceux qui m’avaient fait découvrir ce qu’était l’affection. Je n’oublierais jamais leurs regards.

Je ne voulais pas revivre ça.

J’ai essayé de ne pas m’attacher à toi, mais je crois que je suis décidément trop faible pour appartenir à l’Ordre.

Quand je te regarde, je n’arrive pas à voir un être inférieur à éliminer.

Je ne vois que toi.

Flo, une fille qui aurait pu être mon amie si nous étions nés ailleurs, en d’autres temps.

Putain, je déteste ce monde au moins autant que toi. »

Ils avaient tous les deux les larmes aux yeux, et quelques-unes roulèrent sur leurs joues alors qu’il se mettaient côte à côte, assis face à la lune.

« Et maintenant ? Que fait-on ? » demanda Flo.

« Je vais désactiver tes nanites.

Ton système immunitaire sera très affaibli mais tu ne seras plus localisable. Je ne peux pas te garantir que tu pourras survivre longtemps, et je ne pourrais pas t’aider plus. Mais si tu arrives à rejoindre une zone d’exclusion personne ne viendra te retrouver.

Je vais faire mon maximum pour que tu ne sois pas recherchée.

Dans mon rapport je dirai que tu as tué mon collègue qui n’avait pas respecté les règles et qui s’était approché trop près de toi en voulant te torturer.

Il a baissé sa garde, s’est tourné vers moi pendant que je contrôlais les environs et tu l’as frappé à mort avec une pierre. Je t’ai immédiatement exécuté et tu es tombée à l’eau.

J’ai essayé de secourir mon collègue mais il était trop tard, j’ai alors recherché ton corps mais avec l’obscurité de la nuit il était introuvable puis… »

Flo passa son bras autour de Cam et posa sa tête sur son épaule.

« C’est donc pour ça que tu t’es mis en péril ? Pour m’offrir une vie de fugitive sans identité dans un territoire sauvage et irradié où je mourrai bien vite d’une maladie quelconque ? »

Flo avait presque l’air amusée.

« Ça me changerai de ma vie de paria après tout. »

« Flo… »

Il expira légèrement et marqua une pause.

« Je sais que ça fait beaucoup à digérer. Je sais que ce que je te propose n’est pas parfait mais c’est tout ce que je peux faire. Tu dois vivre Flo. Je veux que tu vives… »

Elle le regarda tendrement.

« Cam… »

« Je veux que tu sois libre Flo. Je ne pourrais jamais l’être ; on ne peut pas quitter l’Ordre.

Ils me traqueraient.

Autant continuer à les servir en aidant au mieux ceux que je pourrais aider, aussi longtemps que possible.

Mais mon fardeau serait moins lourd si je te savais affranchie de cet engrenage horrible qui nous écrase tous... »

Elle se leva et posa sa main sur l’épaule de son ami. Il la prit dans la sienne puis leva la tête vers Flo.

« Merci. Vraiment. Je ne pensais pas pouvoir sentir à nouveau la joie simple d’avoir quelqu’un pour qui je compte et qui compte pour moi. Peu importe d’où tu viens, peu importe ce que tu as pu faire auparavant, tu es quelqu’un de bien et tu es le seul ami que la vie m’ait donné. »

Elle retira doucement sa main de la sienne et se tourna lentement avant de faire quelques pas.

« Quand on y pense ça a quelque chose de beau. On m’a enlevé ma famille, on t’a privé de la tienne. On t’a fait subir des épreuves que tu ne méritais pas et on ne m’a pas épargnée non plus. Et pourtant, au milieu des ordures, alors que nous n’aurions pu être plus à l’opposé l’un de l’autre dans la hiérarchie sociale nous avons trouvé le moyen de nous rapprocher. »

Elle fit une pause puis repris sa marche.

« Malgré tout ce qui nous sépare, malgré tout ce qui pourrait te pousser à me mépriser et tout ce qui devrait me faire te détester je ne te haïs point et tu ne me dédaignes pas.

Tu sais ce que ça veut dire ? Que l’espoir est permis.

Malgré tous les moyens et tous les efforts déployés par ceux qui ont participé à instaurer le système ils n’ont pu supprimer l’indignation face à l’injuste, ils n’ont pu faire accepter l’inacceptable.

Le système est donc faillible. Et s’il a failli il faillira à nouveau, peu importe que ce soit dans cent ans ou dans mille ans, il tombera.

Mais ce n’est pas ce qui importe, il sera forcément remplacé par une autre horreur à un moment ou un autre.

Ce qui compte vraiment c’est que les Hommes auront beau essayer, ils ne détruiront jamais l’Amour.

Nous ne supprimerons jamais la tendance que nous avons à souhaiter notre bonheur et celui d’autrui, peu importe le mal que nous nous forçons à subir ou à infliger. »

Il se leva.

« Nous sommes tous des victimes en fin de compte ; personne n’est vraiment libre.

Des bas-fonds aux sommets, depuis la nuit des temps et à jamais personne n’échappe aux conjonctures, personne n’échappe aux malheurs de la vie.

Nous sommes les murs qui nous emprisonnent, nous sommes les fers qui étouffent nos semblables comme ils sont les chaines qui nous entravent.

Le système, c’est nous.

Nous gesticulons, nous braillons, de notre naissance à notre mort nous vivons milles existences que nous emplissons de souffrances vaines et de plaisirs futiles.

Et dans cette cacophonie inutile il faut faire au mieux et aimer.

Ce sont les deux seules choses qui donnent du sens à nos vies.

Il faut employer l’attente de notre trépas non pas à craindre mais à chérir, à être bon et à faire le bien autant que de raison.

Pensons jusqu’à disparaitre, usons de notre esprit et agissons jusqu’à ce qu’on ne puisse plus le faire pour améliorer la vie de ceux qui viendrons après nous.

Souvenons-nous de ceux qui nous ont précédés, compatissons avec nos contemporains et soyons indulgents avec nous-même.

Nous ne sommes tous jamais que des crétins orgueilleux. »

Flo était arrivée au bord de la falaise. Elle se tourna. Cam s’était approché, il n’était qu’à quelques pas en contrebas. Des larmes luisaient dans ses yeux.

« Tu voulais que je sois libre, me voilà libérée et c’est à toi que je le dois.

Je sais ce qui est arrivé à mes parents et je connais la vérité du monde.

Je sais qui tu es ; la preuve que le bien existe, qu’il est partout et qu’il est inaliénable.

Et plus que tout, quelqu’un qui m’a permis de ressentir à nouveau le bonheur de l’affection.

Tu as été une lumière dans ma vie.

Je ne crains plus le système ni ses représentants, je n’ai plus ni colère ni rancœurs, tout juste de la pitié.

Je ne pourrais jamais te dire à quel point je te suis reconnaissante.

Je n’ai plus de désirs sinon un seul.

Aussi injuste que fut la société je n’ai jamais cessé d’apprécier la beauté du monde et d’espérer qu’il s’améliore.

Je l’ai donc aimé, et grâce à toi j’ai aussi aimé ceux qui l’habitent.

Il ne me reste plus qu’à faire en sorte d’user de ma raison et d’agir pour alléger la peine de que ceux qui viendront après moi.

Je sais que tu me comprends.

C’est pour cela que tu retiens tes larmes n’est-ce pas ? »

Cam avait compris en effet.

« Je ne peux pas te laisser sacrifier ta vie pour moi.

On finirait forcément par me retrouver.

On saurait que tu as trahi et alors tu ne pourrais plus aider personne.

La seule chose que je puisse faire pour nous tous, la seule bonne option, c’est de faire en sorte que tu vives. »

La voix de Flo s’était faite tremblante. Cam se rapprocha et ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre, pleurant à chaudes larmes.

Bien que résignés aucun d’eux ne voulait relâcher son étreinte.

Il serait si bon que les derniers moments passés avec ceux qu’on aime durent éternellement.

Enfin leurs sanglots se firent plus rares, leur tristesse se calma et ils se laissèrent partir.

« Tu vas me manquer Flo. Terriblement. »

« J’espère me tromper sur l’au-delà pour pouvoir te revoir un jour Cam. Je te souhaite une vie douce et belle, celle que tu mérites. »

Flo se tenait au bord de la falaise, dos à la mer.

La lune la baignait d’une lumière irréelle.

Elle adressa un dernier sourire à Cam.

« Adieu mon ami. »

Elle se laissa tomber en arrière.

Alors qu’elle était emportée vers la mer qui l’avait vu grandir et qui allait maintenant mettre un terme à sa vie elle ne put s’empêcher de sourire.

« En fin de compte, tout va bien en Enfer. »

Séchez vos larmes, nous voilà arrivé au terme de ce récit.

J’espère que mon travail d’auteur a été bien fait et qu’il vous a plu autant qu’elle vous a indigné.

Rassurez-vous cependant.

Toute cette histoire n’est que fiction.

Le monde est juste.

Les Hommes sont libres et égaux.

La pensée critique et l’expression de celle-ci ne sont jamais entravées, et c’est toujours la Raison qui prévaut.

Les politiciens de tous bords ne sont ni hypocrites, ni malhonnêtes, ni corrompus.

Les bourgeois ne sont pas des exploiteurs avides de richesses et jaloux de leurs privilèges.

Les religieux ne sont pas des mégalomanes convaincus d’être les dépositaires d’une volonté divine qui leur donne le droit de contrôler les pensées et les actes de leurs semblables.

Les élites de tous les pays du monde sont bienveillantes, éclairées et agissent au mieux pour l’intérêt général.

Le reste de la population est également honnête, méritante et ne serait jamais prête aux pires extrémités pour améliorer ses conditions de vie et son statut social.

Car tous les êtres humains sont foncièrement bons, surtout vous et moi, bien entendu.

Chacun a la place qu’il mérite, à hauteur de ses qualités et de son labeur.

En aucun cas une partie de l’humanité n’est condamnée à travailler durement en menant une existence miséreuse pour que l’autre partie puisse vivre dans l’allégresse et l’opulence.

Qui pourrait imaginer vivre dans un monde où partout et de tout temps les Hommes ont été écrasés par des systèmes dont ils étaient les rouages ?

Oui, assurément il n’y a aucune raison d’être troublé.

Après tout, tout va bien en Enfer.